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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 08:18

Cet exposé intervenait dans le cadre d'une journée d'étude organisée le 28 juin dernier à Paris VIII sur le thème « Sex sells, Blackness too ? Stylisation des rapports de domination dans la culture hip-hop ». (Une journée d'études quand même globalement super nulle.)

 

E. Dorlin commence par préciser que son exposé se concentrera sur le rap états-unien.

 

Le discours féministe français sur le hip-hop, tel qu'il apparaît médiatiquement, se présente principalement comme un discours de censure morale (comme l'ont encore illustré récemment les prises de position des Chiennes de garde et de la Meute sur l'utilisation du verbe « marietrintigner »).

Ce regard peut avoir tendance à nous interdire de réfléchir autrement à la culture hip-hop, comme lieu de renégociation des normes, y compris des normes de genre.

Parallèlement à cette posture d'un certain féminisme mainstream (qui se limite à énoncer que le hip-hop est sexiste, homophobe etc.) se développe ce que Dorlin appelle une posture « féministe underground hip-hop ».

Aux Etats-Unis, depuis 10 ou 15 ans, des féministes comme bell hooks ou Patricia Hill Collins ont élaboré une critique du sexisme propre à une partie du mouvement hip-hop, mais il s'agit d'une critique interne : elles ne rejettent ni même ne critiquent pas le hip-hop en soi – le mouvement hip-hop fait partie intégrante à leurs yeux du Black Power, et à ce titre retient toute leur attention.

 

Dorlin situe le point de vue d'où elle parle : « le point de vue théorique et pratique féministe d'où je parle est misogyne », et donc « certains discours qu'on peut dire misogynes peuvent me faire écho », des discours qui mettent en avant d'autres formes de féminité, plus violentes, plus sulfureuses, qui ont trait au sexe, à la violence et à la puissance d'agir. Ainsi, précise-t-elle, le terme « bitch » n'est pas pour elle, de son point de vue féministe propre, invalidant. [« Misogyne » pas au sens de « contre les femmes », mais « contre la féminité, les normes de féminité ».]

 

yoyo.jpgElle expose à partir de là trois catégories de personnages, problématisées à partir des textes de certaines rappeuses états-uniennes ; elle note qu'elle a choisi ces artistes parmi le courant du rap dit hardcore (parmi des rappeuses, donc, « considérées comme pas gentilles »), et qu'au principe de sa sélection joue aussi un plaisir musical personnel.

Ces catégories correspondent à des modes de subjectivation politique à l'intérieur du mouvement hip-hop : trois laboratoires où se sont élaborées, dans des performances, des normes de genre, de classe et de couleur relativement inédites, où le « je » et le « nous » s'énoncent sans que l'on puisse dire immédiatement s'ils recouvrent des positions sexistes ou non, subversives ou non.

Elsa Dorlin a ainsi distingué les performeuses ( 1 ) des dragkings ( 2 ) et des féministes (auto-identifiées comme telles) ( 3 ).

 

La plus paradigmatique de la catégorie des performeuses est Lil Kim. Son premier album, Hardcore, sort en 1996, avec le morceau Queen Bitch. Le terme « bitch » se voit politisé comme l'a été « nigger » avant lui (il faut voir là une figure d'antiparastase classique : se servir du terme infamant pour le retourner, susciter fierté, et la possibilité d'une logique collective) ; ce faisant elle construit, pour E.D., une véritable « politique de la chienne ». Lil Kim se qualifie elle-même de « female king ».

Menda François qui a écrit une thèse aux USA sur, en gros, les USA / le rap / les rappeuses / le féminisme, parle d'une identité androgyne, définie comme « rhétoriquement masculine, visiblement féminine ». A mettre en relation avec la « féminité mascarade » qu'évoque Joan Rivière au sujet des femmes qui occupent de hauts postes de pouvoir, et se voient contraintes d'afficher de forts gages de féminité en retour (talons hauts, maquillage, etc.) - tenues de « jouer la fille ».

E.D. lit dans les raps de Lil Kim une performance de genre et de sexualité kaléidoscopique, cad qui n'est pas dressée contre une norme (de genre, de classe, de couleur) mais qui s'adresse tout à la fois à plusieurs référentiels. A travers cette performance quelque chose de l'ordre d'une puissance d'agir s'exprime, dans un registre déjà là : celui de la masculinité (il s'agit de performer une virilité puissante, le sexe se présente comme un discours de revendication et de puissance de soi).

 

boss.jpgDans la seconde catégorie, celle des Dragkings, Boss tient le haut du tableau (la rappeuse préférée d'E.D. ). Dans le champ français, on pourrait la comparer à Casey. Dans son album sorti en 1992, Born gangstaz, un morceau s'intitule Thelma & Louise, un autre Diary of a mad bitch. C'est un rap abrupt, très dur ; degré 0 de la lecture : on y voit une performance parfaite de la masculinité, degré 1 : une « masculinité dégenrée », cad non marquée par l'antagonisme femmes / hommes. ( ?  là j'avoue que je suis un peu larguée.)

Il faut aussi y voir une performance de classe et de race, avec un discours ultra subversif à l'égard de la société blanche. L'identité noire devient le point de vue critique sur la société actuelle. Le répertoire de l'hétérosexisme est la radicalisation d'une critique de la société bourgeoise (censée respecter l'égalité des sexes, à la Marie-Claire).

Une interview de Boss paraît dans un numéro de Wall Street Journal de 1994, dans lequel elle explique qu'elle n'est pas issue du ghetto mais de la petite classe moyenne. Suite à cette révélation elle se fait laminer, et exclure du label ; on l'accuse d'être une bourgeoise ce qui invalide son discours. Il est intéressant de constater que ce n'est pas son genre qui a été problématique dans sa carrière de rappeuse, mais bien sa classe.

 

Troisième catégorie de subjectivation et d'auto-identification, enfin : celle des féministes, parmi lesquelles Elsa Dorlin classe Yo-Yo (sa deuxième rappeuse préférée ). Yo-Yo investit peu dans la performance de soi et beaucoup plus dans les textes et le flow – manifestant une technicité hors pair, rivalisant avec les meilleurs des meilleurs. Ces rappeuses se déclarant elles-mêmes explicitement féministes mettent en œuvre un véritable travail de terrain dans les quartiers auprès des filles et des jeunes filles, pour diffuser les savoirs sur la contraception, les pousser à aller à l'école, leur apprendre à se défendre et se battre, conforter leur estime d'elles-mêmes ; elles mènent également toute une réflexion autour de la notion de « sororité ».

 

En conclusion, Dorlin évoque Frantz Fanon : dans les Damnés de la terre, il explique que ce par quoi nous avons été assujettis est aussi ce par quoi on essaie de s'émanciper ; ainsi les hommes noirs, infériorisés à travers leur émasculation et féminisation pendant l'esclavage, cherchent à reconquérir pouvoir et fierté par le biais de la virilité.

Fanon se montre très sceptique quant aux chances de réussite de cette stratégie, il rejoint en cela Audre Lordre qui écrit en 1980 « Les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître ».

 

Voili voili.

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Published by Alix - dans Elsa Dorlin
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commentaires

alix 09/05/2011 11:01



Regarder et lire par ici :


http://noir-et-trans.over-blog.com/article-brooklyn-boihood-73188893.html



Ev kolezasiette 05/08/2010 20:20


bon en relisant encore l'article je veux qu'il ne faut pas trop blâmer les gens qui disent que le rap est sexiste, c'est pas juste de la mauvaise foi, ni l'envie de regarder qu'une minorité de
textes et travestir une si belle réalité du rap.

Cela peut l'être, mais je trouve ça très réducteur de réduire le point de vue des gens à ça, sous prétexte qu'on le trouverait réducteur... En plus, "La meute" ne se résume pas à cracher sur les
pauvres rappeurs.

Sorry mais le rap mainstream est sexiste. Certes on peut discuter de la réappropriation antiraciste que l'on peut faire, mais je n'aime pas qu'on nie un fait pour la seule ressource antiraciste (ou
féministe dans un autre cas) qu'on peut y trouver.

Il faut se rendre cpte que parfois les intellectuels on des postures qui ne reflètent pas l'ensemble de la société, et présenter le rap féministe comme un truc tout à fait tendance, connu, et
présent ds nos représentations, je trouve ça qd même fort de café.


J'ai demandé aujourd'hui à des amis s'ils connaissaient le rap cité par Dorlin et ton blog, et ces grds amateurs de rap qu'ils sont ne les connaissaient pas.

Donc bon, le rap ça n'a rien de mal en soi, mais il y a un trait dominant qui est sexiste, d'où l'intérêt de valoriser la culture féministe minoritaire du rap, d'où l'intérêt de telles recherches
sur le sujet.

Il faut qu'on sache qu'il n'y a pas QUE ça dans le rap, mais il ne faut pas nier le rap mainstream et présenter La meute & co comme des gens complètement racistes, tarées qui sont parano. Ce ne
sont pas elle qui ont écrit les texte d'orelsan, Booba & co !!!

On peut peut-être juste leur reprocher s'intéresser à autre chose ds le rap, ou dénoncer plus la chanson française, mais elles s'attaquent à plein de pubs franco-françaises, donc on pt pas les voir
comme des ethnocentristes qui ne dénoncent le rap QUE parce qu'il n'est pas franco-français.

C'est pas comme les hypocrites de politiques qui sont soit disant féministes que face aux musulmans. Là ce sont des gens qui toute l'année se posent en enmerdeuses contre les pubs sexistes et ça ne
concernent que des mecs franco-français, donc c'est injuste (j'ai pas dit que c'est exactement ce que tu dis) qu'on pense qu'elles ont juste rien compris.


Alix 05/08/2010 20:31



Ah ! dans mon article sur le rap il y a Booba ! donc tes potes peuvent pas dire qu'ils connaissent pas !



Ev kolézasiette 28/07/2010 15:46


Bon alors louloute, tu sais déjà que je n'ai pas encore appréhendé le rap de cette façon, mais comme tu l'imagines ce qui me fait réagir, ce sont les références à Lorde et à Fanon, ainsi que la
conclusion de E.Dorlin. Bcp de questions sont soulevées en moi : rien ne te surprendra si je te parle de la recherche par les hommes noirs de la virilité qui leur a été déniée (puisque être non
blanc c'est être féminisé) et tu sais déjà que ce qui me gême c'est que cette tactique antiraciste ne résoud pas les pbs des femmes noires, et tend aussi à les renforcer encore plus... Mais bref on
en a déjà parlé. Concernant le rap, j'apprécie le terme de "misogyne" comme anti féminité. C'est quelque chose que je peux comprendre car comme je te le disais, que peut-on sauver de la féminité
alors que la socialisation par celle-ci est précisémment celle qui place les femmes dans une position subalterne infériorisée et défendue ... Connais-tu la chanteuse Khia ? Elle marchait bien y'a
quelques années ("marchait bien " au sens de "elle était dans la culture mainsteam, sur mtv etc etc") et elle avait une chanson qui s'appelait je crois "my neck, my back, lick my pussy etc ". Elle
incarnait un rôle de femme active sexuellement et exigeait des hommes qu'ils fassent des cunni aux femmes ! Donc c'est plutôt intéressant qu'elle soit ative, qu'elle parle de cunni ds une relation
hétéro. C'est plutôt rare dans un truc mainstream! Lil Kim aussi c'est vrai est pas mal ds ce genre là !

Ce qui me cause bien des troubles, c'est la phrase d'Audre Lorde...Moi je trouve que cette phrase bouleverse plein de mes convictions. Je ne sais même pas dans quelles mesures exprimer tout ce que
ça provoque chez moi, mais je t'avoue que là ce n'est plus trop en rapport avec le rap. Mais j'aimerais si tu peux, si tu veux, si tu as le temps que ton blog interroge cette notion dans le cadre
du butch/fem ou des trans, dans tout ce que ça pt avoir de pluriel. Pas pour parler à la place d'autrui, mais juste en tant que militantes qui s'interrogent, avec tout ce que ça implique comme
biais, points de vue, en intégrant le fait qu'il s'agit de vies, de désirs et de choix dont il revient uniquement aux intéresséEs d'en questionner la légitimité. Et c'est pas pour trouver des
vérités, mais juste pour réfléchir, quitte à finir en disant "on ne sait pas". J'ai pris ces exemples là car ce sont les premiers qui me sont venus, ms ce qui m'intéressent surtout c'est de savoir
comment tu comprends cette phrase de Lorde peu importe les exemples que tu prendrais au fond ?

J'ai l'impression qu'elle veut dire qu'il faut créer des stratégies en dehors d'un système pour l'annihiler, parce que celles qui appartiennent au système ne le permettent pas. J'ai l'impression
que c'est là une différence entre la subversion et la transgression. Dans le premier cas on détruit un système car on pense, entre et/ou en dehors de ce qu'il prévoit, et dans l'autre cas, on
transgresse, on passe de l'autre côté de la frontière, on franchit un interdit, ms on demeure dans le système ce qui revient à resignifier la frontière et à perenniser le système. Je ne sais pas ce
que tu en penses mais c'est assez troublant car cela veut dire que nos tentatives de destructions des systèmes qui nous oppressent sont presque toujours vouées à l'échec, puisque c'est très dur de
penser l"'en dehors"? Comment en finir avec les oppressions de genre ? Est-ce que dans nos façons diverses et variées, motivées par tout un tas de raisons légitimes et personnelles, de
transgresser, nous ne pérennisions pas les logique même du genre ? (qd je te dis genre, je veux dire le tryptique sexe, genre, sexualité quoi) Comment détruire tout l'édifice de la binarité qui a
pour conséquence d'inférioriser les personnes assignées femmes et tout ce qui renvoie au féminin (Noirs pédés, gouines etc)?

pardon pour ce long blabla qui s'est bien éloigné du rap, mais la phrase d'audre lorde en conclusion m'a fait un très très fros effet.
bises


Alix 29/07/2010 21:49



Khia Chambers ! je connaissais pas merci !


Dans le genre en france t'as Rolka http://www.myspace.com/missrollk


("lèche-moi le clit bébé" etc. ;p)


Pour la maison du maître et ses tourne-vis que ça sert à rien de les emprunter... ça me fait penser à Nicole-Claude Mathieu - je fais un post avec elle tout bientôt, pour résumer sa pensée qui
allume des petites lumières dans la tête ?....


merci pour tout ça :)


 


 



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Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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