J'aimerais écrire quelques mots, forcément pas du tout à la hauteur, sur un livre d'Annie Ernaux, « La femme gelée ». Je voudrais pouvoir convaincre tous les gens autour de moi, et ceux plus loin, de lire ce livre.
Je suis vraiment pas douée pour les superlatifs exclamatifs ; j'écrirai juste que c'est un livre profondément beau et intelligent (que ça sera l'un de mes romans préférés du monde, à côté de quatre cinq (dix....) autres, et que je l'ai lu deux fois de suite).
Quand j'aime un bouquin aussi fort, l'emballage éditorial m'agace toujours. Alors je n'adhère pas du tout aux paragraphes banals et plats de la quatrième de couv', et pas non plus aux photos des couvertures de poches – ce n'est pas mon livre, ça.
Ce livre m'en rappelle un peu un autre, que j'avais beaucoup aimé (quoique nettement moins) – le « Retour à Reims » de Didier Eribon sorti à l'automne dernier. Eribon y fait pour ainsi dire le récit de la construction de son identité de genre, de classe, de sexe. Il me semble que c'est ce que fait Annie Ernaux dans la Femme gelée (avec son talent de littérateuse et de son écriture à elle – qui invente les mots, qui construit une profondeur).
Le récit de l'élaboration toute progressive de son identité de sexe – elle comme fille, elle comme femme.
(Après avoir lu ce livre, et celui d'Eribon, après avoir échangé une série de longs mails troublants paraautobiographiques, j'ai pensé que ce pourrait être une drôle de marotte : demander aux personnes autour de nous de nous faire ce récit. Par oral, ou par écrit ; guidées ou non. Évidemment, on ne recueillerait que des reconstructions, reconstitutions, versions à un temps t ; mais ces reconstitutions mêmes me sembleraient éminemment intéressantes. Te souviens-tu du moment où tu as compris que tu étais une fille / un garçon ? Comment ? Ca signifiait quoi ? A quels jeux jouais-tu ? Avec qui ? Quelles figures (sexuées) représentaient ta mère ? Ton père ? Blablabla. (Pour moi c'est parti d'une question que je croyais innocente et presque fermée – comment en es-tu venue au féminisme – question qui peut grandir vaste comme la mer finalement...) Et bien sûr, il ya un récit de la construction de son identité de classe, un récit de la construction de son identité de race, un récit... mais tout ça ne forme qu'un, intriqué, boule de nœuds.)
Annie Ernaux a écrit une quinzaine de romans, tous travaillant la matière première de sa propre vie. Dans La femme gelée, elle raconte son enfance, son adolescence, et sa vie de femme mariée. Son enfance se déroule dans les années 1940 dans une petite ville de Normandie ; ses parents ont d'abord été ouvriers puis petits commerçants, elle grandit entourée d'ouvrières et d'ouvriers. Sa trajectoire est marquée par une ascension sociale forte ; adulte, elle accède à la classe moyenne cultivée (elle devient professeur de français, mariée à un cadre de l'administration).
Le lien entre le sexe et la classe sociale est au cœur de La femme gelée.
Le récit qu'elle fait de sa socialisation en tant que personne de sexe féminin n'a pas vocation à être universel – elle ne raconte pas « comment les femmes sont produites », son récit est très précisément situé, c'est le sien, celle d'une enfant née à tel endroit, dans telle famille, avec tel père et telle mère, entourée de telles et telles figures féminines / masculines. Autour de son personnage, tout au long du roman, gravitent d'autres filles et d'autres femmes, construites différemment ; ce sont d'abord des filles et des femmes d'autres classes sociales (ou d'autres micro milieux sociaux). Autour d'elle, il y a sa mère, mais aussi ses tantes, il y a les enseignantes de l'école catholique, Brigitte et sa mère, il y a sa belle-mère... autant de personnages féminins dans lesquels les aspirations, les frustrations, le plaisir, les valeurs sont emboîtés de façon bien particulières.
J'adore littéralement les premières pages du roman, dans lesquelles Annie Ernaux évoque les femmes de son enfance, du milieu paysan et ouvrier, leur rudesse, leur force aussi.
Elle raconte la façon dont ses deux parents contrevenaient aux modèles ordinaires de l'homme et de la femme dans un couple, comment et quand elle en a pris conscience, et surtout le rôle que ce décalage a joué dans sa construction à elle. (Ce roman n'est pas un ouvrage théorique – A. Ernaux ne dit pas tout ce paracommentaire interprétatif (moche) – c'est écrit entre les lignes, dessous.) Le fait, aussi, qu'elle soit fille unique. La manière dont ses parents l'ont poussée, encouragée dans la voie scolaire. Elle raconte (comme le fait aussi Eribon) la place de l'école et de l'excellence scolaire dans sa vie de petite fille puis d'adolescente, dans son estime de soi, dans son assurance.
"je la croyais droite ma ligne de fille, ça part dans tous les sens" (p.73)
Elle raconte « d'où » elle est partie pour se confronter au monde et, dans le monde, à « la différence des sexes » - comment et quand elle en a pris toute la mesure ; comment parfois elle est « tombée dedans », comme elle s'est faite attraper / rattraper, et comme elle a résisté aussi – avec quelles armes.
Son livre traite de la solitude, comme autonomie, comme pur plaisir, et comme enfermement.
"Les petites filles doivent être transparentes pour être heureuses. Tant pis. Moi je sens qu'il est mieux pour moi de me cacher. Portée à croire que ça me sauverait cette attitude, je me préservais par en dessous, les désirs, les méchancetés ; un fond noir et solide." (p.58)
Ce qui me semble important, aussi, dans ce livre, c'est la place accordée au ménage et à la cuisine, aux tâches viles de la vie ordinaire (des femmes) (de beaucoup de femmes).
C'est un thème bien absent de la littérature (et pourtant ça occupe la majeure partie du temps de vie de plein d'êtres humains...).
"Les sujets de connaissance, en grande majorité masculins, ont une représentation biaisée, partielle, du réel. Ils ignorent, disqualifient ou délaissent totalement des pans entiers du réel, qui touchent au travail de reproduction."
Au gras au fond de la poêle, au vomi de bébé. (Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, p.17)
"Le linge à trier pour la laverie, un bouton de chemise à recoudre, rendez-vous chez le pédiatre, il n'y a plus de sucre. L'inventaire qui n'a jamais ému ni fait rire personne. Sisyphe et son rocher qu'il remonte sans cesse, ça au moins quelle gueule, un homme sur une montagne qui se découpe dans le ciel, une femme dans la cuisine jetant trois cent soixante-cinq fois par an du beurre dans la poêle, ni beau ni absurde, la vie Julie." (p.155)
Annie Ernaux parle de cette charge – trouver chaque jour, deux fois par jour, de quoi nourrir (son mari, ses enfants) ; trouver, faire les courses, préparer, trouver, faire les courses, préparer, tous les jours, sans que jamais ça ne finisse ; puis cet autre tonneau des Danaïdes, le lavage nettoyage frottage dépoussiérage – ce combat sans fin avec les choses.
Elle décrit à la fois la façon dont ça l'avale, la bouffe, l'éteint, l'envahit, et comme « on tombe » là-dedans : elle essaie d'abord de résister – en faire le moins possible ! - puis ça la rattrape, et elle ne s'en défait plus, pliée (en boule) dans l'engrenage. Elle montre comment le rapport au propre et au sale diffère selon la classe sociale, opposant sa mère et ses tantes à la figure de sa belle-mère, ou à la mère de Brigitte.
"Ce serpent de Brigitte, désignant un endroit dans le bas du mur : "Dis donc, il y a longtemps que ça n'a pas été fait !" Je cherche : "Quoi, ça ?" Elle m'a montré le minuscule rebord de la plinthe, tout gris en effet, mais comment, il fallait nettoyer là aussi, j'avais toujours cru que c'était de la saleté normale, comme les traces de doigts aux portes et le jaune au-dessus de la cuisinière." (p.22)
A lire les pages sur sa vie de femme mariée, dans les années 1960, je ne pouvais pas ôter de mes pensées ma mère, et ma grand-mère – je les voyais devant moi en permanence.
Le livre refermé m'a laissée avec un sentiment de profond malaise, j'étais abattue – son récit de l'enfermement ménager m'avait enfermée moi aussi – je savais que ma grand-mère, au foyer, trois garçons, avait fait la bouffe et le ménage toute sa vie, je n'avais jamais imaginé la violence de ce quotidien.
Annie Ernaux ne dit pas que toutes les femmes au foyer vivent aussi douloureusement leur condition – d'autres figures se déploient autour d'elles (que pense sa belle-mère de son quotidien de bourgeoise au foyer ?) - mais sa voix est tellement forte, tellement vivante (elle m'est tellement proche) que je la laisse avec un sentiment d'écrasement, d'écœurement, une ombre à tête d'éponge spontex, je me sens mal.
Ce livre est magnifique.