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31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 14:07

 J'aimerais écrire quelques mots, forcément pas du tout à la hauteur, sur un livre d'Annie Ernaux, « La femme gelée ». Je voudrais pouvoir convaincre tous les gens autour de moi, et ceux plus loin, de lire ce livre.

Je suis vraiment pas douée pour les superlatifs exclamatifs ; j'écrirai juste que c'est un livre profondément beau et intelligent (que ça sera l'un de mes romans préférés du monde, à côté de quatre cinq (dix....) autres, et que je l'ai lu deux fois de suite).

 

Quand j'aime un bouquin aussi fort, l'emballage éditorial m'agace toujours. Alors je n'adhère pas du tout aux paragraphes banals et plats de la quatrième de couv', et pas non plus aux photos des couvertures de poches – ce n'est pas mon livre, ça.

 

Ce livre m'en rappelle un peu un autre, que j'avais beaucoup aimé (quoique nettement moins) – le « Retour à Reims » de Didier Eribon sorti à l'automne dernier. Eribon y fait pour ainsi dire le récit de la construction de son identité de genre, de classe, de sexe. Il me semble que c'est ce que fait Annie Ernaux dans la Femme gelée (avec son talent de littérateuse et de son écriture à elle – qui invente les mots, qui construit une profondeur).

Le récit de l'élaboration toute progressive de son identité de sexe – elle comme fille, elle comme femme.

 

(Après avoir lu ce livre, et celui d'Eribon, après avoir échangé une série de longs mails troublants paraautobiographiques, j'ai pensé que ce pourrait être une drôle de marotte : demander aux personnes autour de nous de nous faire ce récit. Par oral, ou par écrit ; guidées ou non. Évidemment, on ne recueillerait que des reconstructions, reconstitutions, versions à un temps t ; mais ces reconstitutions mêmes me sembleraient éminemment intéressantes. Te souviens-tu du moment où tu as compris que tu étais une fille / un garçon ? Comment ? Ca signifiait quoi ? A quels jeux jouais-tu ? Avec qui ? Quelles figures (sexuées) représentaient ta mère ? Ton père ? Blablabla. (Pour moi c'est parti d'une question que je croyais innocente et presque fermée – comment en es-tu venue au féminisme – question qui peut grandir vaste comme la mer finalement...) Et bien sûr, il ya un récit de la construction de son identité de classe, un récit de la construction de son identité de race, un récit... mais tout ça ne forme qu'un, intriqué, boule de nœuds.)

 

épicerieAnnie Ernaux a écrit une quinzaine de romans, tous travaillant la matière première de sa propre vie. Dans La femme gelée, elle raconte son enfance, son adolescence, et sa vie de femme mariée. Son enfance se déroule dans les années 1940 dans une petite ville de Normandie ; ses parents ont d'abord été ouvriers puis petits commerçants, elle grandit entourée d'ouvrières et d'ouvriers. Sa trajectoire est marquée par une ascension sociale forte ; adulte, elle accède à la classe moyenne cultivée (elle devient professeur de français, mariée à un cadre de l'administration).

 

Le lien entre le sexe et la classe sociale est au cœur de La femme gelée.

Le récit qu'elle fait de sa socialisation en tant que personne de sexe féminin n'a pas vocation à être universel – elle ne raconte pas « comment les femmes sont produites », son récit est très précisément situé, c'est le sien, celle d'une enfant née à tel endroit, dans telle famille, avec tel père et telle mère, entourée de telles et telles figures féminines / masculines. Autour de son personnage, tout au long du roman, gravitent d'autres filles et d'autres femmes, construites différemment ; ce sont d'abord des filles et des femmes d'autres classes sociales (ou d'autres micro milieux sociaux). Autour d'elle, il y a sa mère, mais aussi ses tantes, il y a les enseignantes de l'école catholique, Brigitte et sa mère, il y a sa belle-mère... autant de personnages féminins dans lesquels les aspirations, les frustrations, le plaisir, les valeurs sont emboîtés de façon bien particulières.

 

J'adore littéralement les premières pages du roman, dans lesquelles Annie Ernaux évoque les femmes de son enfance, du milieu paysan et ouvrier, leur rudesse, leur force aussi.

Elle raconte la façon dont ses deux parents contrevenaient aux modèles ordinaires de l'homme et de la femme dans un couple, comment et quand elle en a pris conscience, et surtout le rôle que ce décalage a joué dans sa construction à elle. (Ce roman n'est pas un ouvrage théorique – A. Ernaux ne dit pas tout ce paracommentaire interprétatif (moche) – c'est écrit entre les lignes, dessous.) Le fait, aussi, qu'elle soit fille unique. La manière dont ses parents l'ont poussée, encouragée dans la voie scolaire. Elle raconte (comme le fait aussi Eribon) la place de l'école et de l'excellence scolaire dans sa vie de petite fille puis d'adolescente, dans son estime de soi, dans son assurance.

"je la croyais droite ma ligne de fille, ça part dans tous les sens" (p.73)

Elle raconte « d'où » elle est partie pour se confronter au monde et, dans le monde, à « la différence des sexes » - comment et quand elle en a pris toute la mesure ; comment parfois elle est « tombée dedans », comme elle s'est faite attraper / rattraper, et comme elle a résisté aussi – avec quelles armes.

Son livre traite de la solitude, comme autonomie, comme pur plaisir, et comme enfermement.

 

"Les petites filles doivent être transparentes pour être heureuses. Tant pis. Moi je sens qu'il est mieux pour moi de me cacher. Portée à croire que ça me sauverait cette attitude, je me préservais par en dessous, les désirs, les méchancetés ; un fond noir et solide." (p.58)

 

3339927.jpg

 

Ce qui me semble important, aussi, dans ce livre, c'est la place accordée au ménage et à la cuisine, aux tâches viles de la vie ordinaire (des femmes) (de beaucoup de femmes).

C'est un thème bien absent de la littérature (et pourtant ça occupe la majeure partie du temps de vie de plein d'êtres humains...).

"Les sujets de connaissance, en grande majorité masculins, ont une représentation biaisée, partielle, du réel. Ils ignorent, disqualifient ou délaissent totalement des pans entiers du réel, qui touchent au travail de reproduction."

Au gras au fond de la poêle, au vomi de bébé. (Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, p.17)

"Le linge à trier pour la laverie, un bouton de chemise à recoudre, rendez-vous chez le pédiatre, il n'y a plus de sucre. L'inventaire qui n'a jamais ému ni fait rire personne. Sisyphe et son rocher qu'il remonte sans cesse, ça au moins quelle gueule, un homme sur une montagne qui se découpe dans le ciel, une femme dans la cuisine jetant trois cent soixante-cinq fois par an du beurre dans la poêle, ni beau ni absurde, la vie Julie." (p.155)

 

Annie Ernaux parle de cette charge – trouver chaque jour, deux fois par jour, de quoi nourrir (son mari, ses enfants) ; trouver, faire les courses, préparer, trouver, faire les courses, préparer, tous les jours, sans que jamais ça ne finisse ; puis cet autre tonneau des Danaïdes, le lavage nettoyage frottage dépoussiérage – ce combat sans fin avec les choses.

 

recettes.jpgElle décrit à la fois la façon dont ça l'avale, la bouffe, l'éteint, l'envahit, et comme « on tombe » là-dedans : elle essaie d'abord de résister – en faire le moins possible ! - puis ça la rattrape, et elle ne s'en défait plus, pliée (en boule) dans l'engrenage. Elle montre comment le rapport au propre et au sale diffère selon la classe sociale, opposant sa mère et ses tantes à la figure de sa belle-mère, ou à la mère de Brigitte.

 

"Ce serpent de Brigitte, désignant un endroit dans le bas du mur : "Dis donc, il y a longtemps que ça n'a pas été fait !" Je cherche : "Quoi, ça ?" Elle m'a montré le minuscule rebord de la plinthe, tout gris en effet, mais comment, il fallait nettoyer là aussi, j'avais toujours cru que c'était de la saleté normale, comme les traces de doigts aux portes et le jaune au-dessus de la cuisinière." (p.22)

 

A lire les pages sur sa vie de femme mariée, dans les années 1960, je ne pouvais pas ôter de mes pensées ma mère, et ma grand-mère – je les voyais devant moi en permanence.

Le livre refermé m'a laissée avec un sentiment de profond malaise, j'étais abattue – son récit de l'enfermement ménager m'avait enfermée moi aussi – je savais que ma grand-mère, au foyer, trois garçons, avait fait la bouffe et le ménage toute sa vie, je n'avais jamais imaginé la violence de ce quotidien.

 

Annie Ernaux ne dit pas que toutes les femmes au foyer vivent aussi douloureusement leur condition – d'autres figures se déploient autour d'elles (que pense sa belle-mère de son quotidien de bourgeoise au foyer ?) - mais sa voix est tellement forte, tellement vivante (elle m'est tellement proche) que je la laisse avec un sentiment d'écrasement, d'écœurement, une ombre à tête d'éponge spontex, je me sens mal.

 

Ce livre est magnifique.

 

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commentaires

Anis 27/02/2011 19:57



Vous donnez vraiment envie de lire ce livre. La contrainte de la norme est énorme et encore plus dramatiquement pour les minorités sexuelles, mais elle l'est déjà beaucoup pour les femmes
hétérosexuelles. Beaucoup de femmes sont malheureuses, très, à cause de cela. parce qu'il y a ce désir d'être aimé(e) et intégré(e) dans la société dans laquelle on vit. pour les femmes qui ont
aujourd'hui plus de quarante ans, quel combat, pour avoir un compagnon un peu différent, et vivre autre chose sans se laisser happer par la solitude. Il peut y avoir un divorce psychique assez
dramatique.



Alix 28/02/2011 16:23



J'ai hâte de lire votre propre critique de ce roman, quand vous l'aurez lu ! :)



Alix 08/11/2010 17:53



 


Oups, overblog a régurgité ; voilà la fin du paragraphe :


…. « L’idée maîtresse de « trahison » de
classe et de « honte » culturelle et sociale liées au déclassement est mise en récit dans un style évolutif. Car si Annie Ernaux fournit, dans son travail littéraire, des éléments
d’analyse de sa propre trajectoire sociale, c’est aussi par le biais de sa réflexion récurrente sur les implications politiques du style et de la forme de ses récits.
[...] »


 


Merci HK pour cette info !



Alix 08/11/2010 17:51



 


Je signale cet article super
intéressant, disponible en ligne en texte intégral :


“Quelque part entre la littérature, la sociologie et
l’histoire…”



L’œuvre auto-sociobiogaphique d’Annie Ernaux ou les incertitudes d’une
posture improbable




Isabelle
Charpentier



 


http://contextes.revues.org/index74.html


 


Un extrait :


 


« […] L’auteure est née dans un bourg normand en 1940, fille unique de parents d’origine rurale, d’abord
ouvriers devenus petits-commerçants (ils tiennent une épicerie-café). Sous la pression de sa mère et grâce à une bourse, elle effectue une brillante scolarité primaire et secondaire dans un
établissement privé catholique. Étudiante boursière, elle poursuit ensuite à Rouen des études de Lettres modernes. En 1964, elle se marie bourgeoisement avec un étudiant de Sciences Po. En 1967,
elle obtient le CAPES, puis l’agrégation de Lettres en 1971. Elle enseigne dans des lycées techniques et généraux en province puis en banlieue parisienne, avant d’entrer au CNED.


 


Devenue parallèlement un écrivain au succès public grandissant, publiée
dans la prestigieuse collection Blanche chez Gallimard depuis son premier récit paru en 1974, elle obtient en 1984 le prix Renaudot pour La Place. Grâce au capital culturel acquis par l’école, elle est donc une
« métis sociale », une « déclassée par le haut », ou encore une « transfuge de classe », comme elle aime souvent à se définir elle-même – endogénéisant en cela
ses réceptions « sociologiques ». Se fondant sur sa propre expérience d’une trajectoire sociale improbable, elle décrit dans ses récits « auto-sociobiographiques » le monde et
les représentations des petits-commerçants en zone rurale dans la période de l’après-guerre, et cherche à rendre ce qu’elle présente comme le vécu des dominés. Elle tend aussi et surtout à saisir
les effets des déplacements – parfois de grande ampleur – dans l’espace social sur les perceptions que les mobiles ascendants ont du monde social, les effets de la confrontation à la
culture légitime diffusée par l’école, la rupture que la scolarisation introduit avec le milieu familial d’origine, les malaises enfin que de telles trajectoires créent chez les individus qui les
expérimentent : confrontés à une « impossible identité », toujours « déplacés » où qu’ils soient socialement, ces « transfuges » ont le plus grand mal à trouver
une place dans l’espace social. Le concept de « paratopie » proposé par Dominique Maingueneau semble tout à fait pertinent pour décrire le déclassement « par le haut » de
l’auteur et les effets que cette double appartenance sociale induit sur son ethos discursif et son positionnement dans le champ littéraire.



En effet, écrire sur les effets d’une telle posture de
« l’entre-deux », et sur la honte sociale qu’elle peut générer, ne va pas de soi : ayant intériorisé l’indignité culturelle de ses origines populaires, Annie Ernaux a ainsi
longtemps estimé que la réalité triviale qu’elle vivait était indicible, inconvenante, et qu’elle ne méritait pas d’être racontée, de devenir « objet littéraire » : « Quand
j’étais enfant et adolescente, je nous sentais (ma famille, le quartier, moi) hors littérature, indignes d’être analysés et décrits, à peu près de la même façon que nous n’étions pas très
sortables. » Qui plus est, elle n’a pas su immédiatement comment en rendre compte sans la trahir. Cette tension n’est donc pas nouvelle, Annie Ernaux la percevait déjà enfant à l’école, bien
avant l’entrée en écriture. On trouve notamment dans La Placedes indications qui permettent de reconstituer l’univers familier de références de l’auteur à l’époque, les contradictions dans lesquelles la fillette
scolarisée était prise – et l’insécurité linguistique qui en résulte : « Dans les rédactions, j’essayais d’utiliser ce qui fait bien, c’est-à-dire ce qui se rapprochait de mes
lectures, “tapis jonché de feuilles”, etc. [...] Et comme la littérature que je connaissais ne parlait pas d’une mère qui s’endormait à table de fatigue après souper ou de repas d’inhumation où
l’on chante, je jugeais qu’il ne fallait pas en parler. »


On saisit toute
l’importance sociale et les implications politiques de ces thèmes, rarement abordés de manière aussi directe et systématique dans des récits qui se présentent de plus en plus ostensiblement comme
autobiographiques. Témoignages d’une expérience individuelle, mais aussi et surtout narration d’une forme de destin épistémique, ces derniers constituent une offre réflexive singulière de
symbolisation de la trajectoire du « transfuge de classe », fondée sur un pacte de lecture tout à fait spécifique, « littéraire » mais peu à peu sociologiquement
instruit.


L’idée maîtresse de « trahison » de classe et de « honte » culturelle et
sociale liées au déclassement est mise en récit dans un style évolutif. Car si Annie Ernaux fournit, dans son travail littéraire, des él&eacu



Adeline 14/09/2010 12:48


Ben oui je l'ai lu aussi ça, cette scène dans le salon de coiffure est très intéressante ! J'en parlerai même sur mon blog dans quelques jours..


Adeline 13/09/2010 18:07


Coucou Alix,
J'ai terminé la Femme gelée dans le train hier, et ouaouh, j'ai senti une urgence, une douleur de témoigner, c'est bouleversant. Et tu as raison : quel beau portrait elle fait de sa mère dans les
premières pages.
Dis j'espère au moins qu'elle l'a quitté son mari..
Et puis ce week-end j'ai vu "L'évènement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune", tu sais ce film de Jacques Demy où Marcello Mastroianni se retrouve "enceint", bon c'est pas un
manifeste féministe non plus, c'est une comédie un peu potache, mais il y a quelques remarques bien vues et on sent la présence d'Agnès V derrière tout ça. Bisous !


Alix 14/09/2010 12:04



oui elle l'a quitté !! je suis contente que ça t'ait plu :)


Pas vu ce film ! mais ça a l'air marrant... Apparemment Demy en aurait eu l'idée pendant que sa femme miss V était enceinte... Trouvé sur un blog :




"A l’époque où il fut tourné on parlait beaucoup du Manifeste des 343 salopes contre l’avortement et Agnès Varda comme
Catherine Deneuve en étaient. Alors qu’Irène annonce que son mari attend un bébé dans son salon de coiffure, les femmes clament que si les hommes tombent enceint l’avortement va exploser. Car
forcément un homme ça doit travailler."

















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Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
Vous trouverez ici de petits comptes-rendus de bouquins que j'ai lus (plus souvent de passages / chapitres), ou (plus rarement) de cours / séminaires / conférences auxquels j'ai assisté. (Je veillerai à user les citations avec modération, si !)
Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
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Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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