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7 février 2012 2 07 /02 /février /2012 20:23

  J'aimerais vous parler dans ce post et les suivants d'un article de Laura Alexandra Harris qui m'a donné bien du fil à retordre.

 

Il s'agit d'un article publié originellement en anglais en 1996 dans the Feminist Review, et dont la traduction française est parue en 2008 dans le recueil de textes dirigé par Elsa Dorlin : Black feminism, anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000. La traduction est d'Oristelle Bonis, directrice des éditions iXe qui a traduit de nombreux autres textes de féministes anglophones (et qui traduit, dans ce même recueil, un article de Barbara Smith).

 

blac.gifLaura Alexandra Harris est professeure associée au Pitzer College à Los Angeles, en English, World Literature, and Black Studies,et on peut voir ici une jolie petite photo d'elle avec un béret (on peut aussi accessoirement lire son CV).

 

J'avais acheté ce chouette bouquin pas longtemps après sa sortie, il me semble ; j'en avais lu l'introduction avec une attention amoureuse, puis des bouts, de ci, de là (parce que je lis 16 bouquins en même temps sans en lire vraiment aucun et que c'est très mal) (enfin je lisais parce que maintenant je lis plutôt 0,6 bouquins en même temps sans en lire vraiment aucun) :| Sérieux comme un pape

 

Cet article m'a intrigué à cause de son titre : Féminisme noir-queer : le principe de plaisir.

(Je me suis dit : ah, je vais apprendre plein de trucs et ça va être croustillant.) Je l'ai lu tout du long avec une sorte d'attention flottante, parce que je pigeais pas grand chose, et il m'en est resté une impression tout à fois de confusion, de complexité et d'un petit quelque chose qui piquait ma curiosité (le principe de plaisir, sans doute). J'avais noté dans un coin de ma tête qu'il fallait que j'y retourne.

 

J'y suis donc retournée ces jours derniers.

 

Je vous livre ici le résultat du laborieux travail de débroussaillage que j'ai mené en m'affrontant à ce texte touffu, à la limite de la forêt vierge.

 

Six éléments m'ont semblé marquants, dans cet article :

- son aspect brouillon, son style et son ton très singuliers,

- la place que l'auteure accorde à l'analyse de sa propre histoire personnelle et familiale,

- son anti-élitisme et ses références à la culture populaire,

- pour le fond, l'explicitation du statut de la sexualité des femmes noires,

- le lien établi entre plaisir et pouvoir et ce qu'on pourrait hâtivement qualifier de position « pro-sexe »,

- et enfin le rôle donné, dans l'analyse, à la propre position singulière de l'auteure, noire mais claire de peau, lesbienne mais fem -

(ces six éléments étant tous ou presque tous liés). laura harris

 

Ce texte est formellement très étrange (pour moi). La première chose qui me frappe (et me perturbe...) est son caractère brouillon : impossible d'y repérer un quelconque plan, malgré les chiffres romains qui le découpent en six tranches distinctes ; sa lecture donne l'impression d'un va-et-vient, de cercles, de zigzagues, d'une balade en liberté dans un bois de concepts et témoignages accrochés les uns sur les autres ; le cheminement de sa pensée ressemble plus à un numéro de patinage artistique qu'à une course de ski de fond.

Comme s'il m'avait fallu, pour y voir clair, faire l'inventaire de tout ce qui était dit là pour tenter ensuite de le trier en petits paquets de significations.


J'ai dû lire cet article plusieurs fois. La première fois, ces 42 pages m'ont fait l'effet d'un texte-fleuve très attirant mais franchement confusant ; la troisième, j'avais envie de recopier une phrase sur deux. Des idées reviennent, qui sont floues au début, se précisent peu à peu ; la première fois qu'on les rencontre on les regarde de travers ou on les ignore parce qu'elles parlent en novlangue, la deuxième, troisième, quatrième fois, on les reconnaît comme des copines et des repères et on est content d'avoir pigé quelque chose.

 

Ce qui est amusant, c'est qu'Harris revendique l'anti-élitisme de son positionnement. Elle cite bell hooks, qui« défend une pratique féministe où la participation n'est pas subordonnée au niveau d'instruction - perspective qui oriente aussi tout cet essai », écrit-elle (p.198).

 

Ce n'est pas forcément si contradictoire que ça en a l'air.

D'abord, parce que la « pratique féministe » que bell hooks et Harris défendent n'implique peut-être pas de lire cet essai.

Ensuite, parce que d'autres que moi trouveraient sans doute cet article beaucoup plus accessible qu'il m'apparaît (à moi, avec mon besoin névrotique de plan, de structure, d'argumentation logico-déductive...).

Enfin, parce que l'anti-élitisme de Harris transparaît bien dans le style (décalé) de cet article.

 

Ce texte est en effet un mélange étonnant de phrases longues et très complexes, à la limite du lourd, saturées de concepts, et de saillies surprenantes lancées sur un tout autre ton : « c'est un sujet dont on parle souvent en boîte, mes copines et moi » (p.182), « prenons la représentation par Disney des amours de Pocahontas avec cette espèce de blanc dégueulasse » (p.192) (par exemple).

La deuxième phrase de l'article est à la fois franchement marrante et assez représentative de ce mélange ; Harris y explicite son projet comme suit : « D'un trait hardi, aplanir le terrain broussailleux où plaisir et politique s'enchevêtrent dans la théorie féministe, la théorie féministe noire et la théorie queer, en posant, fût-ce un bref instant maniaque, que leur triple signification est directement égale à la valeur de la chanson pop-féministe de Janet Jackson, "You might think I'm crazy but I'm serious." » (p.177)

 

Certaines phrases pourraient, seules, être méditées pendant des heures (et tenir lieu de sujets de dissertation pour un devoir sur table de queer de 4 heures) : « Une pratique féministe noire-queer exige de marquer la race et la classe par rapport au désir, et elle révèle que l'histoire du désir est toujours nécessairement un texte écrit sur la race et sur la classe, quelle que soit par ailleurs la manière dont il est encodé dans l'oppression de genre. » (p.192) (j'ajouterais : et inversement). /:) Froncement de sourcils

Tandis que d'autres pages sont entièrement rédigées sur un ton décontracté, qui tranche avec le ton auquel l'université nous a habitué. Laura Alexandra nous fait même plein de blagues. Une large place est accordée au récit autobiographique, ce qui fait de nous une pote écoutant les confidences d'une autre pote, et à la culture populaire - ce qui renforce ce sentiment de connivence (on discute à la cool).

 

Un bien joli petit OVNI queer, en somme. Que je m'en vais vous conter plus avant dans la suite.

 

jungle sunset

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commentaires

janine 13/02/2012 10:52


j'aimerais beaucoup en savoir plus !

Alix 14/02/2012 21:48



la prochaine bouillie est presque prête et arrive très bientôt !! :)


et je kiffe bien tes dessins, moi !



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