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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 10:32

  Il me semble que les écrits féministes anglo-saxons nous déconcertent souvent, nous autres petit.e.s frenchies, en raison d'un double ancrage, des auteures dans la littérature et le champ des études littéraires, des textes eux-mêmes dans les vies concrètes de leurs auteures.

 

[ Alors voilà, cette phrase, au dessus, je vous la mets parce que j'ai passé UNE HEURE à l'écrire. (Pour de vrai, une heure.) Au bout de l'heure (dite), j'étais toute cassée, du dos, de la tête, et du moral – me suis dit que j'y arriverais jamais, et que quoi, j'avais plus de neurone fonctionnelle, c'était plus la peine d'essayer, mon crâne ne ressemblait plus à rien.

C'est dur, des fois, d'écrire.......... ]

 

Beverly Guy-Sheftall a fait sa thèse sur Faulkner,  Audre Lorde était poétesse, Gayatri Spivak est professeure de littérature comparée, tout comme Ebba Witt-Brattström en Suède, Judith Butler est prof de rhétorique et de littérature...

Je ne sais pas si mon idée, d'ancrages disciplinaires différents, en France et ailleurs (aux États-Unis principalement), est exacte ou non (les féministes françaises seraient davantage sociologues, philosophes et historiennes, les états-uniennes spécialistes de littérature) ; il m'a semblé que... mais peut-être je me trompe. Quand on cherche sur theses.fr on trouve aussi tout un tas de thèses de lettres, et sur le net on tombe aussi sur ça... Peut-être peut-on dire que les grandes figures de la pensée féministe française sont davantage...

  Bon, je dirais juste que je suis habituée à la lecture de textes féministes écrits de mains de sociologues, principalement, d'historiennes et philosophes parfois, et que cette habitude entre sans doute pour une part dans le sentiment de légère ébriété que je ressens face au texte de Laura Alexandra Harris.

 

Une autre chose, qui déstabilise : le timbre de cette voix qui parle, qu'on entend distinctement, derrière laquelle on entrevoit une vraie personne, avec des goûts musicaux, des souvenirs d'enfance, une admiration pour sa mère, des copines avec qui sortir en boîte, des désirs, des peurs, des envies, des doutes – une auteure scientifique qui est aussi une personne vivant dans le monde, et qui parle en tant que telle.

 

Laura Alexandra Harris se propose d'expliciter son programme de féminisme noir-queer « en explorant [ses] propres significations » (p.177). En d'autres termes, elle se prend elle-même pour terrain. (C'est gonflé. D'ailleurs, ça lui fait un peu peur : « je meurs d'angoisse à l'idée de verser mon corps et mes désirs au débat » (p.183)). Elle veut « inclure [ce projet féministe] dans [sa] propre trajectoire autobiographique » : « en présentant un moi, le mien, je compte en fait exposer en quoi la conjonction queer-noire-féministe est utile, dès lors qu'on la comprend comme une stratégie. » (p.183) (Bon, le coup de la stratégie, j'avoue, j'ai pas bien pigé.)

 

diana.jpgDans la deuxième des six parties de son texte, elle évoque son adolescence, et ce qu'a signifié pour elle, alors, être féministe. Le début de cette partie (p.185 et suivantes) est saisissant ; j'adore ce passage. Le côté fascinant de son récit est renforcé par le contraste avec la fin de la première partie : on passe, à la faveur d'un saut de paragraphe, d'un texte sec, lourd, plein de catégories et de relations logiques compliquées, d'un bloc de concepts arides et noueux, à ça : « j'ai grandi en me nourrissant des versions commerciales et populaires du féminisme de la décennie 1970. Pendant des années je me suis vue comme une féministe, et si je ne sais plus très bien ce que ça impliquait au juste, il s'agissait, j'en suis sûre, d'être sexy. »

 

D'un coup, toutes les promesses du titre de l'article semblent devoir se réaliser... On se dit qu'on va lire ici ce qu'on n'a encore jamais lu ailleurs.

 

Dans cette deuxième partie, donc, Laura A. Harris parle de sa propre jeunesse. Dans la troisième partie, elle se centre sur sa mère, parce que « [sa] mère et ses copines furent pour [elle] des exemples féministes » (p.193). Dans la quatrième partie, elle élargit encore le champ, et fait entrer dans son récit d'autres femmes de sa famille : sa grand-mère, ses tantes, et celle qu'elle appelle sa tante-cousine. Dans la cinquième et avant-dernière elle revient à sa mère. Seules les premières et dernières parties de son article ne comportent pas de morceaux de récits autobiographiques proprement dits.

 

On apprend au fil de l'article que la mère de l'auteure est une migrante, qui se définit elle-même comme « napolitaine », et a épousé en 1957 aux États-Unis un homme brun de peau. Harris elle-même se décrit comme noire mais claire, d'une nuance de peau qui « selon le temps qu'il fait […] passe du papier mâché clair à un olivâtre plus séduisant » (p.199). Elle évoque « les tensions raciales si sensibles dans cette famille, en dépit, ou à cause, du fait qu'elle rassemble toute la gamme des couleurs de peau » (p.201). Les réflexions sur la couleur de peau et la race traversent l'article de part en part. Selon une très jolie formule, Harris évoque « le rapport entre la couleur et le silence aux États-Unis » (p.201), et explicite les liens complexes entre race et sexualité.

 

On apprend encore que la jeune Laura était fan de Cher, lisait Le Complexe d'Icare, Les Joies du Sexe et xaviera.jpgXaviera Hollander, écoutait Helen Reddy et regardait Mahogany. Que sa mère et ses copines portaient des talons hauts, étaient décolletées, maquillées et parfumées. Qu'elles sortaient en boîte et allaient au bowling « en quête de possibles exploits sexuels » (p.194).

 

On apprend véritablement plein de choses sur la vie de Laura A. H. et de sa mère, plein de choses sur leurs désirs, leurs plaisirs, la façon dont elles vivent et ce à quoi elles aspirent ou aspiraient.

 

En quoi ce récit entre-t-il dans la réflexion de Harris sur le féminisme noir-queer ?

 

La jeune Laura Alexandra d'une part, sa mère et ses copines d'autre part, n'auraient certainement pas été décrites comme féministes par les féministes « en chair et en os » (pp.186 et 187) de l'époque (et sans doute pas beaucoup plus par un bon nombre des féministes d'aujourd'hui). Pourtant, Laura A.H. se vivait comme féministe, et elle veut, aujourd'hui, considérer sa mère (et ses copines) comme des figures féministes. La question qu'elle se pose donc, et qui sert de moteur à sa réflexion dans cet article, est la suivante : comment redéfinir le féminisme, de telle façon qu'il puisse intégrer ces expériences, et non plus les rejeter hors de lui ?

 

« Je ne veux pas qu'on rééduque mon féminisme. Au lieu d'interpréter mon histoire comme a-féministe, il me paraît plus productif d'essayer de déterminer quel courant du féminisme a contribué à forger mon expérience. » (p.188)

 

« J'ai besoin d'affirmer mon passé féministe pour l'avenir, pas de m'entendre dire que je n'en ai jamais eu, et cela impose de reconfigurer le féminisme afin d'y inclure ce passé et de définir cet avenir. Souvent, cela oblige à reconnaître des femmes dont les voix ne se sont pas exprimées dans le féminisme, dont les choix politiques ne sont pas conformes au canon féministe. » (p.199)

 

« Ma recherche du plaisir m'invite à trouver féministe l'identité de ma mère, en raison de son ethnicité, de ses infractions interraciales, de sa classe et de sa sexualité. Plutôt que de la taxer d'antiféministe sous prétexte qu'elle participait à sa propre oppression, je préfère décrire son féminisme à elle, tel qu'elle l'a mis en pratique. » (pp.206-207)

 

 

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