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7 mars 2010 7 07 /03 /mars /2010 11:34

A l'occasion de la diffusion sur Pink TV de son documentaire, "Mutantes", Virginie Despentes était interviewée dans le numéro de décembre de Têtu :


http://www.tetu.com/actualites/culture/mutantes-la-nouvelle-revolution-feministe-par-virginie-despentes--16078


J'ai raté super raté le documentaire - et j'en suis bien contrite.

J'ai néanmoins pris bien du plaisir et de l'intérêt à la lecture de l'interview ; j'ai en particulier été interpelée ("hé !) par ce passage :


"Tu te dis pas «demain je pourrais être avec un mec»?


Non, même si tout est possible, mais je me le dis jamais. Je suis amoureuse et super à l'aise hors de l'hétérosexualité, cette possibilité d'en être sortie, c'était comme une libération, tu sais mais inattendue, comme Bruce Willis quand il est coincé dans un métro en flammes, il voit une sortie au loin, je me sentais vraiment comme ça, d'un coup, y a une lumière, car j'étais vraiment super mal, je me sentais plus du tout à l'aise dans l'identité « fille hétéro de 35 ans », l'avenir me semblait pas radieux. Ouais, je suis heureuse dans cette vie-là, je ne savais même pas avant que ça m'arrive que c'est au-delà de la sexualité. Ton regard sur toi-même est différent, quand t'ouvres le journal, quand t'allumes la télé, quand tu lis un livre, ton regard change sur tout, et c'est une vraie libération, parce que hétéro, c'est pas marrant. Mais je viens de là, et je peux pas les voir comme très loin. Elles en chient vachement, les filles hétéros. Or quand on est gouine, on est dans un bon espace de sexualité, d'amour, de désir, et il me semble bien de le dire."

 

(J'aime beaucoup Bruce Willis dans son métro en flammes.)

 

Etre homosexuel-lle, beaucoup pensent que c'est d'abord une question de sexualité, de pratiques sexuelles ( = on couche avec... des hommes / des femmes). (Peut-être parce qu'il y a "sexuel" dans le mot ?... les plus conservateurs / à-la-ramasse glissent vite de là à l'obsédé-e sexuel-le : on peut pas prendre une douche avec un homosexuel sans se faire forcément violer / sans qu'il bande / sans que forcément il éprouve du désir ; comme si l'homosexuel avait par nature envie de coucher avec l'ensemble de l'humanité de sexe masculin (idem pour les filles)).


Etre homosexuel-le, dans une conception un petit peu plus large, c'est aussi tomber amoureux de (hommes / femmes), et encore : vivre en couple avec (des femmes / des hommes).
Certaines personnes homosexuelles le vivent très certainement juste comme ça ; comme quelque chose qui a trait à leur désir, à leur sexualité, à leurs sentiments amoureux, et à leur vie de couple - et c'est tout.

Pas comme quelque chose qui les définit  dans d'autres dimensions de leur personne et de leur vie.

Je trouve intéressant ce que dit Virginie Despentes : "Ton regard sur toi-même est différent, quand t'ouvres le journal, quand t'allumes la télé, quand tu lis un livre, ton regard change sur tout".
Pour elle en tout cas, ce n'est pas juste ça : "il se trouve que la personne avec qui elle est en couple actuellement est une femme, et pas un homme, et pour le reste le monde est le même, et elle dedans, aussi..."


Le fait qu'elle soit en couple avec une femme change sa place dans le monde. "Son regard sur elle-même".
Sa façon de se reconnaître ou non dans certaines représentations, de se sentir concernée, ou non.

 

Son sentiment qu'on parle d'elle, ou pas.


Ca m'a fait penser à ce qu'écrit Monique Wittig dans "La pensée straight" :

"[...] le lesbianisme pour le moment nous fournit la seule forme sociale dans laquelle nous puissions vivre libres. De plus, "lesbienne" est le seul concept que je connaisse qui soit au-delà des catégories de sexe (femme et homme) parce que le sujet désigné (lesbienne) N'EST PAS une femme, ni économiquement, ni politiquement, ni idéologiquement."

(La pensée straight, p.52)


J'avais à la fois compris et pas compris. Certes, la lesbienne, dans sa vie de couple, sa vie amoureuse, sa vie domestique, se soustrait au sexage. (Comme la célibataire, la veuve non-remariée, la "courtisane", etc. - avec les sanctions sociales qui accompagnent chacun de ces échappatoires.)
En cela, c'est une esclave marron.


Mais une lesbienne ne reste-t-elle pas une femme, à sa place dans le système de domination hétérosexiste, dans tous les autres aspects de sa vie ? N'est-elle pas moins payée que les hommes, ne subit-elle pas discriminations et harcèlement au travail, se s'expose-t-elle pas aux interpellations et agressions dans l'espace public (agressions à caractère sexiste, et pas seulement homophobe), sa liberté de circulation, la nuit en particulier, n'est-elle pas moindre que celle des hommes, etc. ?


Si bien sûr. Mais ce sur quoi V. Despentes m'a ouvert les yeux, c'est que le fait de vivre comme lesbienne / de se vivre comme lesbienne change la place que l'on occupe dans le système de représentations.

Pour soi surtout, pour les autres aussi.


"Quand t'ouvres le journal, quand t'allumes la télé, quand tu lis un livre", tu tombes en permanence sur des femmes et des hommes, en énorme majorité hétérosexuels, ou en tout cas par défaut hétérosexuels, pris dans le réseau de relations hétérosexistes –

La charge hétérosexiste présente en permanence partout, autour de nous, dans tout - tout ce qui nous entoure : la radio, les affiches de pub dans le métro, les gratuits dont on nous submerge, les unes des magazines sur les kiosques, est toujours là, on est toujours plongé dedans, mais finalement, elle ne nous concerne plus - ce n'est plus de nous dont elle parle, car nous sommes hors-jeu : on a cessé de jouer à ce jeu-là, on est ailleurs.


La charge a perdu de son pouvoir, sa violence s'est dégonflée, comme une baudruche.


"Tout ça ne parle pas de nous" : finalement c'est encore beaucoup plus efficace que les armes que notre cerveau a consciencieusement construites pour contrer ces messages touffus qui nous parviennent en permanence, de partout ("sois belle", "plais", "sois belle pour plaire", "fais-toi violence pour plaire aux hommes", "mets-toi à disposition des hommes", "épanouis-toi en séduisant", "sois au service", "sois au service des hommes et des enfants", etc.) (Armes féministes et théoriques, armes construites via le travail de conscientisation.)


Les "messages" contradictoires, confus et violents qui nous assaillent en permanence ont un impact sur nous car nous savons que c'est aussi de nous qu'on parle (un peu comme dans ces assertions : "Adresser une injure sexiste publique à une femme, c'est insulter toutes les femmes" (manifeste des Chiennes de garde)). Regarder d'un oeil vide une pub sur laquelle une femme en mini-jupe s'appuie suggestivement sur la grosse voiture qu'il s'agit de vendre à des hommes, et se dire "les pauvres quand même elles en chient vachement" réduit considérablement la violence du message.


(Bien sûr, je ne parle là que des "messages" du monde, qui ne nous sont pas adressés explicitement ; il en va tout autrement de "messages" plus explicites du genre "vous êtes charmante mademoiselle", "tu me suces salope", ou encore d'une grande baffe dans la gueule ou d'un viol.)

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Published by Alix - dans Lesbianisme
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commentaires

lili 09/01/2012 15:03


oui enfin la sexualité perso je trouve que c'est avant tout une affaire de plaisir, si je suis une femme et que seuls certains hommes me font mouiller, je fais comment? je suis obligée de me
forcer pour baiser des filles si je ne veux pas rester une esclave du patriarcat? c'est franchement pas marrant

Alix 08/11/2010 18:10



 


Pour faire écho à cette réflexion, j'ai envie de citer un
passage de Pascale Molinier sur la fameuse phrase de Monique Wittig. Il s'agit d'un passage de la préface qu'elle a écrit à la première grande traduction en français de textes de Teresa de
Lauretis, un livre paru en 2007 sous le titre « Théorie queer et cultures populaires, de Foucault à Cronenberg ».


L'œuvre de Monique Wittig a eu une importance considérable
pour Teresa de Lauretis. Dans les pages 20 à 26 de la préface, dans une sous-partie intitulée « le sujet du féminisme », Pascale Molinier revient donc sur la pensée de Wittig et ses
implications pour de Lauretis.


 


Je cite :


 


« « Dans les années 1980, c'est la lecture de
Wittig et les rares mais merveilleuses et intenses conversations que j'eus avec elle en Californie du Nord qui ont fait naître en moi le projet d'une théorie lesbienne distincte de la théorie
féministe », écrit [Teresa de Lauretis]. « A cette époque, dire « les lesbiennes ne sont pas des femmes » avait le pouvoir de vous ouvrir l'esprit et de rendre visible et
pensable un espace conceptuel, qui jusque-là avait été rendu impensable à cause précisément d'une pensée straight hégémonique – un peu comme cet espace qu'on appelle angle mort que ne reflète pas
le rétroviseur. » » (pp.21-22)


 


« Pour Wittig […] la négativité - « pas
femme » - est un tremplin pour une autodéfinition de soi en cours. La « lesbienne » augure une échappée hors du système de sexe comme l'esclave marron est transfuge à sa
classe. » (pp.22-23)


 


« A distance des enjeux du mouvement féministe des
années 1980 et de l'exil américain de Wittig, on pourrait peut-être voir enfin dans l'invention de la lesbienne un geste historique décisif. Pour la première fois, en prétendant sortir de la cage
« femme », une féministe a fait non seulement apparaître la cage, mais en a ouvert la porte – elle n'était donc pas si fermée ? -, questionnant rudement les motifs d'y demeurer et les
différentes modalités pour en sortir. Selon Wittig, la disparition des femmes est le but du féminisme, la « lesbienne » étant unefigure de la disparition, une figure inaugurale. » (p.24)


 


(J'ajoute que l'ensemble de la préface est
passionnant.)



genderfucker 27/03/2010 22:11


Humm...et mais c'est super intéressant ton truc là ^^ j'y avais jamais pensé comme ça...C'est à réfléchir...Ouais donc en gros, si on peut "défaire le genre" (comme J.Butler nous le montre), on
peut défaire sa sexualité, pour la refaire, poser d'autres cadres etc... J'y avais vraiment pas pensé...

Partons de l'idée que c'est possible. Je pense que la véritable subversion serait la bisexualité, et pas le lesbianisme (ou l'homosexualité masculine). Après ce que je dis est purement théorique,
mais je considère que les homosexualités rappellent qu'il existe bel et bien une frontière entre les sexes. Tout comme l'hétérosexualité, dont il me semble qu'il s'agit de l'objectif premier " il
existe des femmes , des hommes, aux natures différentes qui doivent se compléter".

Bon du côté de l'homosexualité, il y a transgression, car l'idée de se compléter avec des sexes différents est éprouvée. Toutefois je considère que la transgression ce n'est que passer de l'autre
côté de la frontière, et ce faisant, de la signifier à nouveau. Alors que la subversion consiste à effacer la frontière et/ou a en rajouter d'autres, et/ou à être en dehors du système dans lequel
il y avait cette frontière etc.

C'est pourquoi je considère certaines que bisexualités sont plus subversives : il n'y a plus d'un côté un sexe pour lequel on éprouve des choses et avec lequel on couche, et l'autre avec lequel on
ne peut être ami, il y a des PERSONNES avec lesquels on peut faire tout cela, indépendamment de leur sexe. Donc le désir n'est plus circonscrit à une moitié de l'humanité. D'ailleurs la bisexualité
se révèle hautement subversive lorsqu'on se rend compte qu'elle est en dehors de tout rapport de loi : une personne bi peut selon le sexe du conjoint, se marier ou pas. Ce qui revient à montrer que
la loi ne que pense l'hétérosexualité (et en creux l'homosexualité) par le fait de permettre (ou d'interdire), mais la bisexualité se moque de toutes ses frontières car elle est à la fois la
normalité et l'anormalité. Ce qui prouve à quel point il est stupide de considérer qu'un homme par ex ne doit pas se marier avec un autre homme, car si le bonhomme est bi, avec une femme il
pourrait, avec un homme il pourrait pas, alors qu'il est bel et bien toujours la même personne...
Les bisexuel-les sont donc inintelligibles pour notre système hétérocentriste. Voire même pour l'homosexualité. Donc ce seraient peut-être les seuls "en dehors du système" (système qui pour les
comprendre doit automatiquement les "traduire" selon ses codes : si t'es une femme bi, avec une femme tu es perçue lesbienne avec un homme tu es perçue hétéro. Alors que c'est faux, tu es bi. Donc
sexualité insaisissable.)

J'ai dit "certains bisexualités" car je pense que LA bisexualité n'existe pas, et pour avoir déjà entendu les versions suivantes à savoir "je suis bi car j'aime le côté masculin des hommes et le
côté féminin des femmes", je considère qu'elles ne contestent pas toutes la loi du genre...lol


genderfucker 27/03/2010 12:51


Ah non non t'inquiète !! j'ai bien compris ton com ^^ surtout les points 1 et 2. Par contre c'est le point 3 que je ne suis pas sûre d'avoir saisi en fait.


Alix 27/03/2010 21:06


en fait... moi non plus ! (Leyla es-tu là ?... ;p)
 Je pense... que Wittig pense... qu'on peut "devenir" lesbienne, on peut "travailler" sur son désir, qu'on peut agir sur ses désirs pour en faire naître de nouveaux... déplacer ses dégoûts /
répulsions / envies / plaisirs etc. De la même manière qu'on a été "socialisé.e", construit.e straight ou gay, on peut déconstruire ou reconstruire ou... faire bouger... (Je ne suis pas sûre de ce
que j'avance.)
 Mais ça reste de toutes façons très difficile - d'où : c'est élitiste. Arriver à faire ça, et de surcroît arriver à faire ça par militantisme, par un travail (intellectuel) de
conscientisation féministe, ça ne peut pas être le fait de toutes, ni même de beaucoup - il faut vraiment avoir le temps, avoir les ressources autour de soi, avoir...
??? Je l'ai compris comme ça, mais je ne suis pas bien sûre de moi :)


Alix 27/03/2010 08:33


Merci de faire avancer la réflexion & le schmilblick !! j'ai mis le nez dans des notes de cours sur le genre à Paris 8 (merci Leyla !!!); ya un passage sur Wittig, qui se finit comme ça : trois
problèmes dans la pensée de Wittig : 1. elle considère que, ou fait comme si une position en dehors du pouvoir existait, comme si on pouvait "sortir" du pouvoir (or le pouvoir est partout, nous
sommes tous des relais du pouvoir, c'est (aussi) ce qui nous "fait" sujets (cf Foucault) ; il ne suffit pas d'en avoir fini avec l'hétérosexualité pour en avoir fini avec le genre et avec les
rapports de pouvoir ; le genre a des effets même lorsque les hommes / les femmes sont entre eux/elles, il n'est pas que dans les situations de mixité...) 2. elle fait comme si les rapports de
pouvoir n'existaient pas entre les femmes elles-mêmes (ce que tu écris sur les bisounours ;p) (notes : "Les lesbiennes ne sont pas des femmes, mais elles restent traversées par d'autres rapports de
pouvoir, de classe, de race, etc. On ne peut pas penser la sexualité en dehors des autres rapports de pouvoir. Dans son analyse Wittig ne pense pas que la sexualité est traversée par ces
rapports.") - le big gros reproche du Black feminism... 3. (notes :) "une sexualité à ce point politique devient un luxe. [...] C'est une forme d'expérimentation réduite à une minorité, elle
demande élaboration et conscientisation et produit une avant-garde révolutionnaire."
"Choisir", diriger son désir, c'est chaud (ça se travaille ??...peut-être ?) ; et décider de ses pratiques sexuelles ... - c'est pô évident. Faudrait réfléchir sur la question ;D


Alix 27/03/2010 08:36


mince, j'ai fait un gros paquet indigeste - on se croirait dans le métro aux heures de pointe, dans mon comm'....


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Chez la méduse. Glânez comme bon vous semblera.
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Ces petits topos seront situés : c'est moi qui parle, j'écrirai donc ce que j'ai compris / pas compris, ce que j'ai aimé, ce qui m'a intéressé, ce avec quoi je suis en désaccord, etc. Les réactions sont très bienvenues. Vous y trouverez aussi épisodiquement des récits - de choses vues, entendues, autour de moi.
Thèmes abordés chez la méduse : féminisme, théorie féministe, genre - militantisme, sciences sociales, racisme aussi (... etc.?)
Pour quelques explications sur la méduse qui change en pierre et vaque à son tas, vous trouverez un topo ici. D'avance merci pour vos lectures.

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