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15 septembre 2010 3 15 /09 /septembre /2010 12:52

Quelques mots sur une présentation à laquelle j'ai assisté le 30 mars dernier (ça commence à dater sérieux), durant la journée d'étude sur le fait minoritaire au plus près.


Il s'agit de la présentation d'un travail de recherche en cours et non abouti, mené dans les parcs municipaux de New York par une chercheuse française, Maud Simonet, et un chercheur états-unien, John Krinsky (seule la première était venue nous exposer leur travail ce 30 mars).

Ce projet de recherche s'intitule « Who cleans your park ? », et les deux chercheurs avaient donné comme titre à leur intervention « Hiérarchies au travail : le statut, le genre, la classe et la race dans le nettoyage des parcs municipaux à New York ».

En mars dernier il et elle avaient déjà mené entre 120 et 130 entretiens avec des personnes travaillant dans le nettoyage des parcs de la ville.

 

Maud Simonet nous décrit d'abord à grands traits la situation – qui travaille dans ces parcs, sous quels statuts, dans quelles conditions, puis nous expose sur quoi leur enquête s'est focalisée et ce qu'elle a permis jusqu'à présent de mettre à jour.

 

central-park.jpgEn 1975, environ 7000 personnes étaient employées par la ville de New York pour nettoyer ses parcs ; ces travailleurs sont des figures symboliquement importantes, car ils sont les premiers à avoir obtenu le droit de se syndiquer dans le secteur public.

Ils sont aujourd'hui à peu près 2200, divisés par un système complexe qui multiplie les statuts juridiques. On peut distinguer quatre grands groupes de statuts, qui séparent les personnes embauchées directement par la Ville (1), celles salariées d'associations travaillant en partenariat avec la municipalité (2), les personnes bénévoles (3) et les allocataires du Workfare (4).

 

Depuis les années 1980 / 1990 on assiste au développement d'associations qui lient des contrats avec la ville, et emploient des personnes sous d'autres statuts avec des droits différents des salariés de la Ville (ils n'ont par exemple pas le droit de se syndiquer) ; c'est là une forme assez classique de privatisation des services publics.

Les travailleurs bénévoles fournissent 1,7 millions d'heures de travail par an, ce qui représente environ 900 équivalents temps plein.

Une autre forme de travail gratuit est fournie par les allocataires du Workfare qui doivent travailler pour recevoir leurs allocations, dans le cadre de « job training programms » (des dispositifs de « retour à l'emploi »). Ces « JTP » sont beaucoup moins payés que les deux premières catégories de travailleurs, et ne restent que six mois. Eux non plus ne bénéficient pas des mêmes droits que les autres.


Cette division des statuts autorise des formes de domination différentes.

A cette division en quatre statuts juridiques se superpose la stratification hiérarchique propre à chaque branche. La hiérarchie des statuts est très visible sur le terrain, car à chaque sous-groupe correspond une couleur Picture-North-Park-Clean-Up-2006.07.08-045.jpgd'uniforme différente. En revanche la distinction des tâches n'est pas visible du tout, tout le monde faisant à peu près la même chose, nous explique Maud Simonet.

 

Les rapports sont assez violents sur le terrain. Entre 1998 et 2008 s'est joué un long procès pour discriminations racistes envers les Noirs et les Hispaniques, portant sur les salaires et les déroulés de carrières, qui a donné lieu à un infléchissement de la politique de la direction.

 

La question du harcèlement sexuel est omniprésente.

L'enquête de Simonet et Krinsky s'est concentrée sur les JTP, majoritairement des femmes en raison du mode d'accès à ce statut (les femmes seules avec enfants fournissent le plus gros des troupes du Workfare) – tandis que leurs superviseurs directs sont majoritairement des hommes blancs.

 

Au bout de leurs six mois de travail, les JTP sont notées par leurs superviseurs ; cette note conditionne largement la suite qui est donnée à leur « job training programm » : elles peuvent soit renouveler leur contrat de JTP, soit décrocher un emploi de saisonnière, soit – mais cela n'arrive pratiquement jamais, même si c'est officiellement possible – se voir offrir un véritable poste municipal. L'influence de l'appréciation du superviseur – et plus encore la croyance des JTP dans l'influence de cette note – confère aux superviseurs un pouvoir considérable. (Ils sont les seuls à évaluer les JTP ; celles-ci peuvent certes déposer des plaintes pour harcèlement, mais elles le font très peu. Dans les faits, elles apparaissent « à la merci » de l'évaluation du superviseur).

 

central-park-1.JPGAu-delà de ce pouvoir sur l'avenir, les superviseurs jouissent d'une marge de manœuvre importante dans la gestion matérielle quotidienne du travail et de la vie de ces femmes. Ils ont la main sur leur planning et leurs congés. Ils décident ainsi de qui travaillera le samedi, par exemple – enjeu important pour les femmes avec enfants, plus encore pour les mères célibataires. Ils distribuent également librement les heures supplémentaires, et choisissent de délivrer ou non des cartes de transports (les JTP habitant souvent en lointaine banlieue, la part des transports dans les budgets est considérable).

La liberté laissée aux superviseurs permet le développement d'un système paternaliste qui s'inscrit dans les failles du contrat de travail (comme l'a montré Nicolas Jounin pour le bâtiment) : un système de faveurs, de loyauté, dans lequel rien n'est jamais acquis et dû, mais toujours précaire, lié à une allégeance personnelle qui appelle en retour la reconnaissance.

 

Les femmes JTP sont très largement victimes de harcèlement sexuel, mais très peu de plaintes sont déposées. La question du harcèlement est extrêmement banalisée, note Maud Simonet, et fortement marquée par des stéréotypes racistes et sexistes.

Les syndicalistes tiennent à ce sujet un double discours, qui revient également très fréquemment chez les hommes et les femmes placées en haut de la hiérarchie : ils affirment d'une part que ces femmes « le cherchent un peu » (« elles sont quand même très belles, et en petite tenue... c'est difficile pour les gars... » ; dans ce discours les femmes sont fortement sexualisées et racialisées), et relèvent d'autre part qu'elles « ne peuvent pas faire autrement que d'accepter, de jouer le jeu » (« avec leurs enfants... », « si j'étais à leur place je ferai pareil » ; elles sont alors vues d'abord comme des mères, et des mères pauvres).

M. Simonet s'interroge sur la possibilité que cette question soit mobilisée collectivement. Cela lui paraît très difficile en l'état actuel des choses, mais elle souligne l'impact de l'enquête qu'elle a menée avec John Krinsky : le fait que la question du harcèlement sexuel de ces femmes soit construite comme une question sociologique, exposée dans un livre, peut favoriser la saisie de cette expérience comme collective, et de là l'émergence d'une action collective pour y faire face.

Maud Simonet fait l'hypothèse que c'est précisément pour cette raison qu'on leur a fermé les portes du terrain : on leur a en effet interdit de mener le reste de leurs entretiens (il leur restait à rencontrer les travailleurs du Bronx).garbage-1019306-s.jpg

 

Pour plus de détails sur cette enquête que j'ai trouvée passionnante, vous trouverez ici un article de Simonet et Krinsky en texte intégral...

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