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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 07:25

Je continue mon "compte-rendu" de lecture du roman de Garréta, Pas un jour, pour vous causer ici de la présentation de soi de la narratrice : son corps, la façon dont elle le construit et l'habite, la façon dont il est perçu par autrui.

A plusieurs reprises dans le roman, la narratrice nous donne des indices sur son apparence physique et la construction de son corps : elle peut être prise pour un homme.


Butch-2.jpgDans la cinquième histoire qu'elle relate, un personnage s'écrie en la voyant : « qu'il est beau ton disquaire ! ». La narratrice se dit « étonnée du genre de l'exclamation », et explique : « la patronne eut la charité de la détromper sur ton genre » (p.66). Dans la huitième histoire, il est fait mention de « l'ambiguïté de [son] apparence » : « sans aucun doute, disait [la tablée], tu représentais pour l'enfant, et en raison de l'ambiguïté de ton apparence, cette figure du prince charmant que promettent aux petites filles les contes de fées » (p.101). Dans la neuvième histoire enfin la narratrice rapporte un amour de jeunesse avec une camarade de classe ; elle raconte qu'il fut leur difficile de trouver un endroit où s'embrasser sans « causer une émeute », et la petite parenthèse qui suit souligne bien l'importance du regard, qui fait exister les corps comme sexués et genrés : « (Précise, pour l'intelligibilité de ce récit, que tu portais à l'époque les cheveux extrêmement longs.) » (pp.109-110) Si dans la majorité des chapitres, la narratrice peut aisément passer pour un homme, dans celui-ci, son genre est clairement lisible comme féminin pour les passants.

 

D'autres passages du roman nous éclairent sur la construction genrée de son corps. Dans la quatrième histoire, elle mentionne un caleçon – sous-vêtement ordinairement porté par les hommes : « tu étais en caleçon et la brosse à dents en main lorsque le téléphone sonna » (p.53). Quelques lignes plus loin, la narratrice attire notre attention sur les façons d'habiter son corps, et sur la part que prend le genre (en tant que dispositif de dressage des corps) dans cette construction : la femme qui est au cœur de ce court récit « est assise à [sa] gauche […]. Elle se tient sur son bord, resserrée sur elle-même. Toutes ses manières, et jusqu'à celle de s'asseoir, sont d'une parfaite féminité. Ou comment occuper dans l'espace du monde le moins de place possible. » (pp.53-54) A l'opposé de cette hexis corporelle féminine, la narratrice est « calée confortablement au fond du fauteuil, les bras reposant sur les accoudoirs, jambes allongées devant [elle] » (p.53).

Ce chapitre est décidément intéressant du point de vue de la présentation de la narratrice par elle-même, car juste à la suite vient ce passage, dans lequel elle semble se déclarer, se reconnaître « non féminine » (selon une norme ou un ensemble de normes de la féminité (celui, par exemple, qui pousse les femmes à s'asseoir comme des oiseaux perchés à l'extrémité de leur fauteuil)), et le revendiquer : « Quant à la conversation, il te semble qu'elle a commencé par porter sur tes mauvaises manières, sur cette façon pas très féminine que tu as de t'habiller (à preuve le blouson de cuir qui ne te quitte jamais), de te tenir, de parler en te foutant de tout. Cette manière de monter à l'assaut et de dévaster les positions adverses. Choses que tu reconnais bien volontiers, mais dont tu ne t'excuses pas. Ton attitude la choque. Elle te dira plus tard avoir envié cette désinvolture. » (p.54)

 

Sa mise en scène d'elle-même, par ses postures, les vêtements qu'elle porte, sa façon de se couper les cheveuxbutch-is-beautiful.jpg et de les coiffer, sa façon de parler, peut donc être décrite comme « masculine ». Ou plutôt comme ambigüe, androgyne ; son corps n'est pas immédiatement lisible en terme de genre dans l'espace public : il suscite doutes, quiproquo, incertitudes, peut-être malaise. Il y a flottement.

Elle adopte certaines pratiques résolument masculines, comme celle de porter un caleçon plutôt qu'une petite culotte. C'est peut-être un choix purement pratique, de confort (de la même manière qu'on peut choisir de ne pas porter de jupe ou de talons hauts : parce que c'est chiant, handicapant, qu'on ne peut pas courir avec, que ce sont des attributs féminins qui contraignent et limitent). (Ça peut donc être un choix politique en même temps qu'un choix pratique.)

C'est peut-être la recherche d'une certaine présentation esthétique de soi, un mode d'identification, un plaisir (comme on choisit un « look », comme on arbore un piercing) : le plaisir de s'affirmer et de se présenter sur ce mode-là. (C'est sans doute les deux.)

L'hexis corporelle « peu féminine » qui est la sienne est explicitement associée à une forme de pouvoir, ou de résistance : quand elle décrit la posture « d'une parfaite féminité » de sa future amante, elle la traduit immédiatement en termes de limite, de rétrécissement, de tassement de soi («  comment occuper dans l'espace du monde le moins de place possible », p.54). La narratrice, elle, ne craint pas de prendre de la place.

N'être « pas très féminine », pour la narratrice et son interlocutrice de la page 54, c'est se montrer à la fois « [désinvolte] », se « [foutre] de tout », et combative : « monter à l'assaut et […] dévaster les positions adverses ». Ce paragraphe associe très clairement la masculinité à l'assurance et au pouvoir.

La déviance de genre de la narratrice suscite chez son amante un sentiment de surprise, de déstabilisation (« ton attitude la choque »), et d'envie (comme si elle se disait... alors vivre comme cela est possible ? Être une femme de cette façon-là est possible ?).

 

Que penser enfin de la formule d'Anne Simon, comme quoi Anne Garréta « se représente comme de genre masculin » (p.33) ? Sa narratrice en tout cas ne se « représente » pas « comme de genre masculin ». Le mot de « genre » apparaît à deux reprises, lorsqu'on la prend pour un « il », et l'auteure joue sur le double sens du terme, grammatical et sociologique. Les deux fois, Garréta qualifie explicitement le jugement de ses interlocuteurs/trices d'erreur : « la détromper sur ton genre », p.66, « se fût trompée de genre », p.101. Il n'est donc pas exact, selon la narratrice, que son genre soit masculin.

On peut dire en revanche que le genre qu'elle performe est complexe.

 

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alix 09/05/2011 11:00



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http://noir-et-trans.over-blog.com/article-brooklyn-boihood-73188893.html



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