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6 février 2010 6 06 /02 /février /2010 10:10

Je regardais l'autre jour un super-feuilleton très intello, dans lequel deux personnages étaient sommés de dire quel livre avait marqué leur vie le plus profondément. [Bon, okay, j'avoue : je suis totalement à la botte de l'industrie culturelle : il s'agissait de l'épisode pilote de The L Word... ;p]
Je me suis demandée ce que j'aurais bien pu répondre. Pas évident (on pourrait aussi dire : question à la con) - j'oublie les deux tiers (sinon plus) de ce que je lis ; spontanément, j'ai pensé à mes lectures théoriques féministes (s'il s'agit de marquer une vie...) - et deux noms me sont venus : Colette Guillaumin et Nicole-Claude Mathieu.

[La lecture de Peaux noires, masques blancs, de Fanon, m'avait aussi littéralement retournée ; je l'avais lu d'une traite (c'est tout petit), et j'ai le souvenir très clair de mon retour au monde extérieur, une fois le livre refermé : dehors, dans la rue, dans le métro, j'avais l'impression que le monde était changé. Le plus étrange c'est que quand j'ai essayé de le relire, dernièrement, il m'est tombé des mains. Faudrait que j'essaie à nouveau.]

Je vais tenter de vous faire un petit résumé/condensé de l'article qui m'a le plus frappé dans L'anatomie politique de Nicole-Claude Mathieu : Quand céder n'est pas consentir.

L'anatomie politique (sous-titrée : Catégorisations et idéologies du sexe) est paru en 1991 aux éditions Côté-femmes, mais rassemble des textes écrits entre 1970 et 1989.  Nicole-Claude Mathieu est une chercheuse, maîtresse de conférence à l'EHESS, membre du laboratoire d'Anthropologie sociale à Paris, co-fondatrice de Questions féministes.

 

Le bouquin fait un peu plus de 250 pages et se divise en deux parties.
Première partie, "le sexe, évidence fétiche ou concept sociologique ?", dans laquelle Nicole-Claude Mathieu procède à une critique interne du discours des sciences sociales (sociologie et ethnologie) : elle y expose "des exemples de démontages précis des mécanismes de l'androcentrisme de la recherche, dont les deux principaux sont la sur-visibilisation des femmes par les explications à tendance naturaliste et leur invisibilisation en tant qu'acteurs sociaux" (p.10).


Seconde partie, "conscience, identités de sexe/genre et production de la connaissance". Cette seconde partie se divise elle-même en deux chapitres ; le premier est celui qui nous intéresse ici, le deuxième s'intitule "identité sexuelle/sexuée/de sexe" et m'avait semblé assez ardu lorsque je l'avais lu pour la toute première fois, encore toute vierge de réflexion sur le genre.

Mais il se lit finalement bien avec un oeil un peu mieux armé ; d'ailleurs l'ensemble du livre est d'une lecture adhésive, du genre qui ne nous tombe pas des mains  - à la fois pas chiant et pas complexe/ abstrait au point de ne rien évoquer et provoquer des nuages dans la tête. NCM fournit de très nombreux exemples, puisés pour la plupart dans les études ethnographiques d'autres chercheurs, mais aussi dans le monde de la recherche lui-même (discours (et actes) de chercheurs/chercheuses, d'étudiant.e.s, de profs), dans des affaires juridiques, dans sa propre vie. Elle nous parle.


Quand céder n'est pas consentir est sous-titré  "des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie".
Les "déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée", c'est ça qui m'a plu.

 

"Quand céder n'est pas consentir" pose la question du consentement (des dominé.e.s à leur domination), et du partage des idées / valeurs des dominants.


Ce texte rentre dans la tête des dominé.e.s, dans les plis les plus intimes du social, à l'intérieur - pour voir comment ça se passe.


Le "problème du consentement" (de la complicité, de l'ambiguïté, de la responsabilité, de...) revient comme une antienne dans les discours.

 

Ce sont les femmes qui demandent à s'occuper davantage des enfants.
Elles préfèrent travailler à temps partiel.
Elles s'interdisent de trop monter dans la hiérarchie.
Elles n'aiment pas se mettre en avant.
Elles s'attendent à ce que les hommes paient.
Elles choisissent des partenaires plus grands, plus âgés, mieux payés et plus puissants qu'elles.
Elles exercent le contrôle social sur les autres femmes.
Elles sont obsédées par la minceur alors que leurs compagnons s'en foutent.
Elles sont contentes quand elles reçoivent le plus gros diamant et frétillent en pensant au prix déboursé.
Elles aiment montrer leurs jambes.
Elles aiment avoir le regard des hommes sur elles.
En voiture les femmes prennent rarement le volant, elles préfèrent se laisser conduire.
Les exciseuses sont des femmes.
Les femmes veulent se marier et avoir des enfants.
Quand leurs compagnons font le ménage elles estiment que c'est mal fait et repassent de toutes façons derrière eux.
Les femmes aiment faire de la maison leur territoire, du ménage et de la cuisine leur chasse gardée.
Ce sont les femmes qui ont le véritable pouvoir.
Elles...

Nicole-Claude Mathieu ne répond pas à chacune de ces assertions.
On pourrait y répondre de différentes manières, sur différents plans. [Ce n'est pas tant la
vérité ou la fausseté de ces assertions qui est en cause, d'ailleurs, que leur signification, la façon dont on les fait jouer dans des syllogismes, avec des donc et des ça montre bien que.]


Mais elle donne des outils pour démonter cette nébuleuse de pensée-là (amas peu homogène de quelque chose,
tas).


Il faudra que je vous parle, au sujet de cette nébuleuse, du roman Belle du seigneur.

(Qui résonne étrangement avec le texte de NCM.)

En attendant la suite de mon topo...

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