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12 août 2010 4 12 /08 /août /2010 09:20

Après avoir rapidement présenté l'accroche du discours d'Audre Lorde dans lequel elle prononce sa fameuse phrase « les outils du maître ne détruiront jamais la maison du maître », j'aimerais entrer (un peu) dans les détails de son texte, consultable ici (in english).

 

Par l'expression « outils du maître », Lorde vise ici les outils qu'ont utilisés les organisatrices de la conférence, qui n'ont prévu qu'une place dérisoire pour les femmes « différentes » (c'est-à-dire comprises comme telles : les Noires, les lesbiennes, les pauvres), ainsi que pour leur prise en compte dans la réflexion féministe.

 

Les « outils du maître » désignent donc des logiques de domination, à la fois sur le plan des pratiques (ignorer, mépriser, ne pas échanger avec telle ou telle catégorie de personnes), et sur le plan de la théorie (ne pas prendre en considération tel groupe pour organiser sa pensée, ou le prendre en considération de façon négative, structurer sa vision du monde par l'oblitération ou le rejet dans le négatif de toute une partie de l'humanité).

 

Les « outils du maître » dont il est question dans ce texte représentent le rapport des maîtres à la « différence ». Audre Lorde mène une critique en règle du rapport nocif à la différence, qui est un rapport lié à une domination (rapport du « maître », rapport du « patriarcat raciste », mais aussi rapport des organisatrice de la conférence de New York, à la différence) ; et parallèlement, elle expose la façon dont « la différence » doit être saisie, pensée et utilisée pour produire de formidables effets de richesse et de force.

 

Ce sont les « outils du patriarcat raciste » qui ont abouti à cette organisation de la prise de parole, en ce mois de septembre 1979 à New York (rejet des deux seules intervenantes Noires à la fin de la conférence, sur un thème « dédié », confinement du discours d'Audre Lorde aux marges de la réflexion).

La noirceur et le lesbianisme sont en effet conçus comme des « traits particuliers », qui donnent lieu à des questionnements séparés, anecdotiques, à la marge des réflexions centrales et considérées comme générales car touchant « les femmes non marquées, non particulières », c'est-à-dire les femmes blanches hétérosexuelles bourgeoises. Les femmes Noires et lesbiennes sont en outre appelées à parler de « leur » problème (à expliquer leur problème aux blanches straight) : elles sont d'abord définies en lien à leur trait « particulier », voire complètement définies comme telles, et rabattues sur cette caractéristique.

 

C'est une logique que décrit parfaitement Colette Guillaumin dans « L'idéologie raciste » :

« [Les groupes racisés] ont tous une caractéristique sociale commune : ils sont posés comme particuliers face à un général. Ils sont recouverts d'un cachet de « particularisme » quelle que soit la forme concrète qu'il revêt. Ils sont, en cela, différents de la majorité qui, elle, est dépourvue de particularité et conserve pour elle-même la généralité psychologique et sociale. » (p.120)

La « généralité psychologique et sociale » fait donc l'objet du cœur de la conférence de New York (et de la réflexion féministe telle que l'envisagent les organisatrices), tandis que les « particulières » sont invitées à parler à la fin, dans un cadre prévu pour les « particulières », de leur « particularité » (qui ne concerne et n'atteint pas les « générales »).

 

Lorde ne prône pas la « tolérance » de la différence entre les femmes, les différences ne sont pas des handicaps et des obstacles avec lesquels il faudrait faire, qu'il faudrait apprendre à contourner, à surmonter, ou auxquels s'accoutumer ; elles constituent de véritables ressources, grâce auxquelles on est plus fortes, plus créatives, plus armées pour le changement.

 

Les différences entre les femmes doivent être le terreau d'une puissante solidarité. Le discours de Lorde fait une large place à l'interdépendance des femmes, au « système de soutien commun », aux échanges et à l'entraide. Elle évoque « [the] mutuality between women, [the] systems of shared support, [the] interdependence as exists between lesbians and women-identified women », et « the need and desire to nurture each other » (former, encourager, nourrir, élever).

 

Je cite les phrases d'Audre Lorde qui me paraissent les plus importantes et les plus fortes :

 

« Within the interdependence of mutual (nondominant) differences lies that security which enables us to descend into the chaos of knowledge and return with true visions of our future, along with the concomitant power to effect those changes which can bring that future into being. Difference is that raw and powerful connection from which our personal power is forged. […] Without community there is no liberation, only the most vulnerable and temporary armistice between an individual and her oppression. But community must not mean a shedding of our differences, nor the pathetic pretense that these differences do not exist. […]

The failure of academic feminists to recognize difference as a crucial strength is a failure to reach beyond the first patriarchal lesson. In our world, divide and conquer must become define and empower. » (p.111 et 112 du recueil anglais).

 

this-bridge-called-my-back.jpgAudre Lorde compare dans la fin de son texte la relation entre les hommes et les féministes d'une part, les féministes blanches et de couleur d'autre part, pour évoquer “une tragique répétition de la pensée patriarcale raciste” : de la même façon que les femmes sont appelées à éduquer les hommes, leur expliquer leurs propres besoins et leurs désirs afin de les faire changer, on demande aujourd'hui aux femmes de couleur d'expliquer aux femmes blanches comment se comporter avec elles. “This is an old and primary tool of all oppressors to keep the oppressed occupied with the master's concerns.” (p.113)

Les femmes de couleur ont d'autres combats à mener, d'autres batailles auxquelles consacrer leur énergie ; “this is a diversion of energies and a tragic repetition of racist patriarchal thought”.

 

Cette dernière idée me fait penser à un poème de Donna Kate Rushin, The Bridge Poem, publié dans l'ouvrage collectif “This bridge called my back” en 1981, et dans lequel la poétesse exprime la lassitude qu'elle éprouve à devoir continuellement servir d'intermédiaire entre tout le monde ; elle finit par ces mots : “The bridge I must be / Is the bridge to my own power / I must translate / My own fears / Mediate / My own weaknesses / I must be the bridge to nowhere / But my true self / And then / I will be useful”.

 

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Published by Alix - dans Audre Lorde
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commentaires

Alix 16/08/2010 09:49


On me dit dans l'oreillette que le lien entre le propos de Lorde, sur le fait que l'énergie des dominées est canalisée et détournée dans des tâches d'explications aux dominants, et le Bridge poem,
n'est pas clair...
J'avais l'impression d'y voir des idées proches.
Il me semble que Donna Kate Rushin veut elle aussi exprimer la fatigue qu'elle éprouve à s'occuper de tout le monde sauf elle-même ; qu'elle aussi aspire à se recentrer sur elle-même et son propre
combat, et cesser de se disperser dans tout le travail qu'on lui demande pour les autres.
Mais à vous de me dire si ce rapprochement fait sens...
?
Merci Anna-Lo. :)


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