Après ce blabli d'introduction, je rentre dans le vif du sujet ! A nous deux Terminator !
La série Terminator, avec ses trois premiers films sortis respectivement en 1984, 1991 et 2003, illustre de façon paradigmatique l'évolution des représentations du féminin dans le film d'action hollywoodien, entre brouillage et réaffirmation des normes sexuées. On peut décrire cette évolution comme un transfert des muscles et de l'agressivité vers le féminin - un transfert qui reste malgré tout idéologiquement très encadré.
Molia part d'une scène du dernier film de la trilogie : dans Terminator 3, une femme blonde pulpeuse et très sexualisée se bat à mains nues avec Arnold Schwarzenegger. La puissance physique est clairement associée à une femme (certes, ce n'est pas exactement une femme, c'est un robot du futur, mais tout de même...)
Comment en est-on arrivé là ???
Dans le cinéma des années 1970, on trouve quelques figures de femmes fortes dans les films de Blaxploitation, mais c'est surtout dans les années 1980 avec la trilogie Alien et le personnage joué par Sigourney Weaver qu'on voit apparaître des femmes puissantes et guerrières au cinéma. Alien fait pourtant figure d'exception : les années 1980 sont de manière générale marquées par un climat très conservateur et la volonté de restaurer l'autorité patriarcale, qui se traduit au cinéma par une formule hypermasculine du film d'action et l'âge d'or des stars bodybuildées (Schwarzy, Stallone).
Ainsi, dans le premier Terminator (1984), Sarah Connor est une femme passive, démunie, émotive, dépendante d'un homme pour rester en vie, et définie avant tout comme mère (la totale, quoi).
Dans Terminator 2, Le jugement dernier (1991), Sarah Connor apparaît comme transfigurée ; le film s'ouvre sur une scène de musculation, son corps est ruisselant de sueur, ses muscles tendus. Elle a compris qu'il fallait s'armer et s'entraîner...
Ce transfert des muscles vers le féminin est, explique Molia, strictement encadré, ce qui apparaît de deux façons
dans Terminator 2 :
D'une part ce phénomène est présenté comme une anomalie. L'attitude de Sarah est tout à la fois le fruit d'un traumatisme (une peur panique de la fin du monde), et le symptôme d'une déviance. Elle est littéralement obsédée par l'apocalypse, et nous apparaît comme à moitié folle, inquiétante. Sa violence s'apparente à certains moments du film à une cruauté aveugle : deux hommes doivent la raisonner et tenter de l'empêcher de passer à l'acte. La violence féminine semble par ce biais disqualifiée.
D'autre part Sarah reste, finalement, subordonnée à un homme : Schwarzy.
F.X. Molia tient toutefois à souligner l'ambivalence de ce personnage ; on ne peut pas affirmer de manière tranchée que Terminator 2 soit réac du point de vue des normes de genre. Lorsque Sarah Connor est enfermée dans un hôpital psychiatrique (institution patriarcale), par exemple, elle réussit à s'échapper en se battant, et a le dessus sur des hommes.
Dans Terminator 3, Le soulèvement des machines (2003), Sarah n'est plus. Ce n'est plus ce personnage qui va porter les représentations du féminin. Une autre femme crève l'écran : un robot.
Un robot ultraféminisé en combinaison moulante, qui se déplace en voiture de sport et prend des pauses obscènes ; un personnage qui allie hyperféminité, appétit sexuel et « girl power », qui domine l'homme dans les combats et figure le nouveau modèle de la femme d'action.
Faut-il y voir une capacité des femmes à dominer les hommes sans pour autant se masculiniser, demande F.X. Molia ? Non, pour lui, le message de Terminator 3 est bien davantage réactionnaire, et ce pour trois raisons:
- Cette super-femme n'est pas humaine : c'est un robot, et comme telle elle n'éprouve aucune émotion, n'a aucun sens moral.
- Via son pouvoir sexuel et érotique, elle manipule ses adversaires ; c'est la figure (un peu éculée) de la femme tentatrice.
- Les combats qui nous sont donnés à voir ne cessent de convoquer des références au féminin et au masculin, et à la toute fin, c'est la femme qui perd : on assiste de cette façon à la restauration de l'ordre juste ou naturel, au rétablissement de la domination masculine.
François-Xavier Molia diffuse à ce moment de sa présentation un extrait du film, où l'on voit Schwarzy se battre
avec T-X, le fameux super-robot féminin joué par Kristanna Loken ; la scène dure longtemps et frappe par sa violence. Les deux robots se mettent de magistrales torgnoles tout en restant très dignes et concentrés (pas de sang ni de cri dans ce combat – il met aux prises deux machines perfectionnées). Mais tandis que le robot-homme, joué par Schwarzy, se voit un peu amoché à mesure qu'il encaisse des baffes, T-X elle se remet systématiquement de tous les coups reçus et reste absolument intacte. (Il lui défonce la tête d'un coup de botte, hop, la tête tourne à 180° et part un peu en arrière, puis revient à sa place, et les traits du visage n'ont pas bougé.) Schwarzy finit par tenter de lui fracasser le crâne en la jetant la tête la première sur une cuvette de chiottes. (Même pas mal.)
Finalement, c'est T-X qui sort gagnante (cette fois-ci du moins).
Molia éteint le rétroprojecteur et se tourne vers nous (avec l'air mutin de celui qui vient de préparer une surprise ou une bonne farce). « Alors ? » (Ça vous a fait quoi ?....)
Le procédé est malin, parce que je pense qu'on est un bon nombre, dans la salle, à croire qu'en nous projetant cette scène il veut nous montrer à quel point la femme est puissante, dans ce film, à quel point elle est solide, comment elle met la pâtée à un gros robot couillu californien.
Et on est quelques-uns / unes à froncer le front, déjà, prêt.e.s à lui expliquer que non, vraiment, désolé, mais c'est raté, son message – nous on n'a pas vraiment éprouvé ça... Ou en tout cas, c'est pas bien clair dans notre tête, c'est confus.. Enfin c'est plus compliqué que ça...
Ce qu'on a vu, aussi (surtout ?), sur l'écran, ce qu'on a pris en pleine face, c'est la violence déchaînée contre T-X.
Le fait que le visage impeccablement maquillé du robot ne marque pas les coups rend bizarrement cette violence plus difficile à supporter. C'est comme une « image » de femme qui se ferait méthodiquement défoncer, encore, et encore.
Et Molia de commenter : et oui, c'est bien ça... Sous couvert de montrer une bataille entre robots, le film permet au spectateur d'assister (peut-être avec une certaine jouissance) à des scènes où un homme frappe impunément une femme.
Il souligne tout de même que ce n'est pas la seule lecture possible du film : le scénario laisse coexister des signes contradictoires ; on pourrait aussi voir par exemple dans Terminator 3 le rêve masculin de la femme ultra-sexuelle qui se transforme en cauchemar punitif... Si le message véhiculé par le film est trop univoque, il court le risque de s'aliéner une partie du public. Laisser ouverte la possibilité de plusieurs lectures permet de rendre une œuvre davantage grand public.
Il nous faut comprendre les relativités de la production du sens cinématographique. Il est par exemple possible pour une féministe de prendre du plaisir au visionnage d'un film anti-féministe.