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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 19:18

Le premier article de L'Invention du naturel, écrit par Nelly Oudshoorn, auteure, en particulier, de Beyond the natural body, s'intitule "Au sujet des corps, des techniques et des féminismes".

 

Au début du XXe siècle émerge une nouvelle façon d'appréhender le corps humain et de comprendre son fonctionnement : on le conçoit comme un objet essentiellement régi par l'action des hormones. « Le corps construit hormonalement », comme l'écrit N. Oudshoorn, est un nouvel outil, forgé par les sciences biologiques. Il ne s'agit pas tant de corps humain en général que de corps de femme : aujourd'hui encore, on le sait bien, la proie privilégiée des hormones, ce sont les femmes... femmes enceintes, femmes qui-ont-leurs-règles, femmes ménopausées, femmes pas-réglées, femmes...


les-hormones-des-femmes.gifNelly Oudshoorn analyse dans cet article les conditions matérielles qui ont rendu possible, et même catalysé, l'apparition d'un tel modèle de compréhension du corps féminin. Ce faisant, elle contribue à déconstruire la vision d'une science dévoilant le réel (comme si le corps des femmes avait toujours été, dans sa nature profonde, régi par la loi ultime des hormones, et que le progrès de la science avait enfin rendu possible, dans les années 1920, la découverte de cette réalité). Si les hommes et femmes de sciences ont forgé ce nouveau modèle de compréhension du corps (qui par ailleurs fonctionne, qui permet de résoudre certains problèmes scientifiques et de guérir certaines pathologies, et qui ouvre la possibilité de fabriquer et commercialiser certains nouveaux médicaments, mais qui comme tout modèle fonctionne jusqu'à un certain point, et peut et doit être critiqué), c'est parce que le contexte social, politique et économique de l'époque permettait sa mise au point, et rendait ce modèle efficient.


Nelly Oudshoorn pointe quatre facteurs qui ont favorisé l'émergence de ce modèle ; ces quatre éléments sont tous liés à une réalité sociale et historique : l'institutionnalisation de la gynécologie clinique au début du XXe siècle en Occident.


Cette institutionnalisation signifie :

1. une facilité d'accès aux matériaux de recherche (organes de femmes, urines de femmes enceintes),

2. de nombreux corps de femmes à disposition pour des tests et essais (des cobayes commodes),

3. des réseaux sociaux larges et solides, susceptibles de soutenir les énoncés autour des hormones sexuelles féminines, la coïncidence avec les intérêts d'une profession bien établie,

4. un marché bien organisé pour écouler ces nouveaux produits de la science.


Dans les années 1920 / 1930, lorsque les biologistes commencent à s'intéresser aux hormones, l'accès aux matériaux de recherche comporte une profonde asymétrie : alors qu'il est aisé de se procurer, via les gynécologues, des matériaux pour l'étude des hormones sexuelles dites « féminines » (urines de femmes enceintes ou ovaires récupérées sur leurs patientes dans les cas d'ablations), il s'avère très difficile d'accéder à des urines d'hommes (par quel biais ?), et les ablations de testicules ne sont nullement pratiquées. (Grégoire Chamayou, dans son ouvrage Les corps vils, traite de ce problème de l'accès aux matériaux de recherche pour la médecine (organes, corps) dans l'histoire ; il évoque en particulier la façon dont les médecins attendaient les exécutions de prisonniers pour recueillir des matériaux frais.)

Cette asymétrie dans l'accès aux matériaux a eu un impact majeur sur le développement de l'endocrinologie sexuelle : on se met de plus en plus à étudier les hormones « féminines », au dépens des hormones dites « masculines ».


En outre, la pratique clinique de la gynécologie fournit à la recherche une clientèle préexistante, sujette à une 12561_une-ths.jpglarge palette de maladies. « Les scientifiques travaillant dans les laboratoires et les compagnies pharmaceutiques ont pu se reposer sur une pratique médicale bien organisée, qui pouvait aisément être transformée en un marché structuré pour leurs produits. » En un mot, l'institutionnalisation des pratiques concernant le corps féminin en une spécialité médicale transforme ce corps en un fournisseur facilement accessible de matériaux de recherche, en un cobaye commode pour les essais, et en un marché organisé pour les produits de la science.

L'andrologie n'émerge que plus tardivement, dans les années 1960 (et est encore actuellement beaucoup moins développée que la gynécologie) : la transformation des hormones sexuelles masculines et leur vente n'était donc associées, dans les années 1920 et 1930, à aucune profession médicale comparable à la gynécologie. Le contexte institutionnel puissant qui a fait du corps féminin le point d'orgue de l'entreprise hormonale n'a pas d'équivalent pour les hommes.

Né d'un contexte très particulier, d'une asymétrie dans les structures organisationnelles d'une époque, le concept du corps féminin construit hormonalement a acquis par la suite un statut de phénomène naturel universel.


Le travail de Nelly Oudshoorn consiste ainsi à « aller au-delà des réalités naturalistes sur les corps en montrant les activités humaines concrètes, souvent très banales, qui entrent dans la construction du discours » ; après cet aperçu de la situation de la science et de la médecine au début du XXe siècle, on est sans doute plus dubitatif devant les énoncés qui associent systématiquement femmes et hormones.

 

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Published by Alix - dans Sexe-genre
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commentaires

Alix 18/03/2011 15:39



 


Disponible en ligne en texte intégral, un super article de Delphine Gardey, « Les sciences et la construction des identités sexuées », à lire à cette adresse
:


 


http://www.google.fr/url?sa=t&source=web&cd=3&ved=0CCQQFjAC&url=http%3A%2F%2Fwww.cairn.info%2Fload_pdf.php%3FID_ARTICLE%3DANNA_613_0649&rct=j&q=La%20bicat%C3%A9gorisation%20par%20sexe%20%C3%A0%20l%27%20%22%C3%A9preuve%20de%20la%20science%22.%20Le%20cas%20des%20recherches%20en%20biologie%20sur%20la%20d%C3%A9termination%20du%20sexe%20chez%20les%20Humains&ei=hGRzTYqlGNGYhQeP4Mgz&usg=AFQjCNFzcYGoAlTgGGC7iut16n0Q45CZCA&cad=rja


 


Et sur
les hormones, ce passage :


 


« L’inépuisable quête de la différence :


à propos des faits endocrinologiques


 


 


La sociologue néerlandaise Nelly Oudshoorn, spécialiste de l’histoire de l’endocrinologie sexuelle et de ses
applications dans la première moitié du XXe siècle, a notamment étudié la façon dont les hormones ont surgi dans le paysage biologique et se sont vu attribuer un rôle dans la détermination des
identités de sexe.


 


Le champ de l’endocrinologie sexuelle, qui procède des travaux du Français Charles Édouard Brown-Séquard en 1891 et de
l’Anglais Ernest Starling vers 1905, se développe dans les premières décennies du XXe siècle autour de l’hypothèse suivant laquelle les hormones sexuelles femelles ne peuvent être trouvées que
dans les organismes féminins, et les hormones sexuelles mâles chez les hommes seulement. La quête des agents de l’identité sexuelle semble ouvrir des horizons inédits pour penser la
différenciation sexuelle, la menstruation ou la fertilité selon une conception dualiste du sexe. Cependant, les observations sur l’origine et la fonction des hormones sexuelles sont assez rapidement amenées à contredire cette conceptualisation
originelle. La focalisation sur l’identification chimique et l’isolement de l’hormone sexuelle dans les années 1920 attire en effet de nouveaux spécialistes – les biochimistes – qui entrent dans
le champ après les gynécologues, les embryologistes et les physiologistes. Au cours des années 1920 et 1930, les biochimistes sont amenés à déterminer la nature de ces hormones par le biais
d’essais biologiques effectués en laboratoire. Le label « hormones sexuelles féminines » est ainsi attaché aux substances isolées des ovaires, alors que le label « hormone masculine mâle » l’est
aux substances isolées de vésicules séminales.


 


Alors que l’on entre dans une phase importante de collecte d’organes et d’urines animales et humaines pour mener à bien
ces investigations, les biochimistes constatent la présence d’hormones femelles dans l’urine masculine, et en particulier chez des hommes en bonne santé et « normaux ». Certaines observations du
gynécologue allemand Bernhard Zondek, dans les années 1930, insistent également sur la présence d’hormones femelles dans l’urine des chevaux mâles. Ces observations heurtent le modèle
précédemment établi et obligent certains scientifiques à une surenchère d’arguments sur la « normalité » de leurs échantillons masculins, cependant que d’autres chercheurs leur dénient la
qualité « d’homme » et suggèrent (contre les « évidences anatomiques ») qu’il s’agit en fait d’ « hermaphrodites latents ». Visant à résoudre ces contradictions, certains travaux visent à
montrer que la présence d’hormones féminines chez les hommes ne serait pas liée à leurs propres sécrétions mais serait issue de leur alimentation (et donc acquise), une hypothèse démentie par une
équipe néerlandaise mais qui demeure très populaire jusqu’à la fin des années 1930.


 


La conception dualiste et fonctionnaliste des hormones sexuelles s’atténue progressivement. La conviction suivant
laquelle elles constitueraient une clef pour comprendre ce qui fait qu’un homme est un homme, et une femme, une femme, à la fois anatomiquement et psychologiquement, se heurte aux résultats du
travail expérimental, obligeant à la renégociation des certitudes préalables. Cette adaptation est aussi le fait d’un dialogue entre différentes spécialités : la bataille est menée par une
génération de spécialistes – les biochimistes – moins « scientifiquement » et « disciplinairement » concernés que leurs collègues gynécologues ou physiologistes par l’assignation
fonctionnelle des hormones à la détermination du sexe des sujets. A la fin des années 1940, les biochimistes sont parvenus à persuader leurs collègues que la production des hormones sexuelles
mâles ou femelles n’est pas limitée à un sexe, laissant dans la déception ceux dont l’objectif était d’expliquer le « caractère féminin » des hommes homosexuels.


 


Cependant – et alors que l’endocrinologie offre la possibilité d’une fondation biologique de la définition du sexe dans
laquelle les individus pourraient être classés dans une typologie, selon une gradation allant du plus viril au plus féminin –, on continue à parler d’« hormones mâles » ou « femelles » et de
classer les êtres en deux catégories seulement. »



mebahel 23/02/2011 08:07


Merci de signaler et résumer ce bouquin, ça m'intéresse bcp! (globalement, tout ton blog est passionnant, comme tu sais bien!)


Alix 23/02/2011 22:21



Rho, merci Mehabel ! oui oui je te conseille carrément ce bouquin, je suis sûre qu'il t'intéresserait énormément ! (faut le commander au père anniv'... )



Alix 20/02/2011 09:51



Je poste ça en commentaire parce que je sais pas où le mettre (aha la technique) : autre bout de mes notes :


 


« Nous ne pouvons pas parler du corps féminin comme si c'était une présence
invariante tout au long de l'histoire, note N. Oudshoorn ; au cours de l'histoire, et même au sein d'une même culture, les représentations qu'ont les femmes de leur corps varient en fonction des
contextes économiques et sociaux. Non seulement les représentations et le vécu du corps changent, mais les « faits biologiques » aussi varient (ce n'est pas qu'une question d'
« interprétations » d'un socle, d'un substrat réel qui lui resterait inchangé : le corps est entièrement pris dans l'histoire, ce n'est pas le même corps d'une époque à une
autre). Tout le travail de N.O. et de ses collègues consiste en un effort d'historicisation du corps, qui vise à déconstruire le mythe du corps naturel, invariant, coupé de son
environnement.


En particulier, montrer les contingences des significations de sexe et de corps dans le
discours médical tout au long des siècles, c'est contrecarrer l'argument selon lequel le sexe est un attribut du corps sans équivoque et anhistorique, et qu'une fois dévoilé par la science, il
est valide partout et dans tous les contextes. N. Oudshoorn cite les travaux de Thomas Laqueur, qui ont établi que le modèle du sexe unique prévalait des Grecs anciens jusqu'au XVIIIe siècle :
les organes génitaux des femmes et des hommes étaient conçus comme identiques, les uns à l'intérieur, les autres à l'extérieur : les femmes n'étaient finalement que des « hommes
inversés »... A partir du XVIIIe siècle seulement, le discours médical commence à conceptualiser le corps féminin comme essentiellement différent. Les corps masculins et féminins
sont alors appréhendés comme opposés, avec des organes, des fonctions et des sentiments incommensurablement différents. (C'est à la suite de ce déplacement que le corps féminin devient l'objet
médical par excellence.) »



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