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1 septembre 2010 3 01 /09 /septembre /2010 00:14

Je vois deux interprétations possibles à son discours (et j'aimerais beaucoup qu'on m'explique celles qui m'échappent – dont peut-être l'interprétation juste) :

1. Audre Lorde incite les femmes à aimer ce qu'elles ont, à faire ce qu'elles font dans la joie, quoi que ce soit.
Ça ressemble un peu à un message de résignation.
(Plutôt que de dire aux manœuvres et aux laveuses de chiottes « aimez ce que vous vous êtes forcé.e.s de faire », j'aurais tendance à préférer dire « élaborez des stratégies pour alléger ce travail, pour le supporter, l'aménager, contourner les aspects les plus pénibles, etc. » (et puis aussi : « ouais franchement t'as trop raison c'est la merde... » - peut-être que ce message-là est totalement inutile pour la lutte, la résistance et le changement ; mais moi, si je lave des chiottes, c'est aussi ce que j'ai envie d'entendre.)

2. elle leur dit : « faites en sorte d'avoir ce que vous voulez vraiment ». (Ne baissez pas votre niveau d'exigence, dans ce que vous demandez à la vie et à vous-mêmes ?...)

(Elle parle page 54 de « [conduire] sa destinée » (« to guide their own destinies »).)

On peut considérer que la seconde injonction donne de la force pour lutter et faire face (je dois le vouloir profondément, ne pas céder, ne pas plier, je dois tendre vers cela, malgré...tout ce qui m'entrave) (ne pas m'éteindre ?)

Et c'est ce qu'elle écrit : l'érotisme lui donne les moyens d'être moins résignée, désespérée, triste, effacée, de ne pas se nier elle-même : « In touch with the erotic, I become less willing to accept powerless, or those other supplied states of being which are not native to me, such as resignation, despair, self-effacement, depression, self-denial. »
Mais si ça ne marche pas ? Si je me viande piteusement ? Si ça ne marche pas parce que, dans le fond, ça ne peut pas marcher ?

Alors son message s'apparente à une philosophie de la responsabilité, dans la lignée de « quand on veut on peut » - et tout le poids de l'individualisme négatif tombe (schplof) sur les épaules des femmes qui tentent en vain d'agripper l'érotisme, éternellement hors de portée de leurs doigts fatigués...
(Lorde dit bien qu'il ne s'agit pas de demander l'impossible... mais comment juger du possible et de l'impossible pour chacun.e ?)
Le message qu'elle nous adresse est certes collectif, mais il reste un appel pour se changer soi-même, faire un effort sur soi, un effort individuel d'introspection et de réforme personnelle. Alors si je ne réussis pas...

 

Le cœur de notre désaccord, à Audre et à moi, tient peut-être dans cette phrase, qu'elle écrit au premier tiers de son article :

« The aim of each thing which we do is to make our lives and the lives of our children richer and more possible ».

Je ne sais pas. Je ne crois pas vraiment dans la portée universelle de cette phrase. Je connais des gens pour qui la vie, leur vie, consiste à tenir. Rien de plus que cela. Je ne suis même pas certaine de me reconnaître moi-même dans cette phrase. [Je n'aime pas trop la référence à « our children » - idem dans les discours sur « le monde que nous laissons à nos enfants », etc. - j'aimerais, à la limite, rendre la vie des gens [en général] plus riche et davantage possible.....] Mais au-delà : le but de chaque chose que je fais... ? Je fais un paquet de choses parce que je suis obligée, sous divers rapports, un autre paquet pour grignoter mes petits plaisirs égoïstes ; quant au reste... ?

(Peut-être justement que je manque grossièrement à mes devoirs de femme féministe... )

 

Peut-être ce texte d'Audre Lorde prend-il son sens si l'on considère qu'il s'adresse à celles pour qui ça va plutôt – une sorte de féminisme de luxe, pour les poétesses, écrivaines, professeures à l'université et autres bibliothécaires ???

 

* * * * *

 

En réalité, après plusieurs jours passés à écrire de tout petits bouts hachés de ce texte que vous lisez, relire et relire l'article de Lorde, de loin, de près, avec ou sans concentration (activité qui m'amène généralement à une sorte de bouillie conceptuelle qui finit invariablement sur ce sentiment que je sais pas, j'ai pas compris, et puis merde), je crois avoir mis le doigt sur ce qui, précisément, dans le propos de Lorde, me dérange et ne colle pas avec ma façon d'envisager le monde : ce texte d'Audre Lorde est une critique de la compromission.

Or, la compromission est l'un de mes modes d'existence, d'une de mes techniques de vie.

La compromission, l'ambivalence, la contradiction, « je le fais sans le vouloir » et « je le veux sans le faire », « je ne sais pas si je le veux » et « je fais ce que je peux ».

 

* * * * *

 

Au-delà de toutes mes interrogations, ce texte est intéressant parce qu'il pose la question du rapport entre féminisme et réforme personnelle. Que signifie exactement être féministe ? Et comment pouvons-nous / devons-nous agir, que faire ? Agissons-nous (aussi) de façon féministe par ce que nous sommes et ce que nous devenons ? Nos propres vies, nos propres émotions ont-elles une signification féministe, et cela même si elles ne devaient concerner que nous ?

 

(Et toutes mes confuses pour le champ d'orties que constituent ces posts.......................)

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Published by Alix - dans Audre Lorde
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commentaires

No 20/10/2010 16:24



Les questions que tu poses au texte de Lorde sont très intéressantes et peritinentes, mais c'est vrai que moi ça détruit un peu mon rapport à ces textes, car moi c'est précisemment ce type
d'injonctions qui me font tourner...Je pense que selon la façon dont nous avons été contruist-e-s, je pense qu'il faut ou pas laisser de côté ce type de texte. J'ai relu le texte. Moi j'en
ai grandement besoin, tout en ayant pas la vie d'Audre Lorde...je fais bcp de chsoes que je déteste, et c'est vrai que des textes comme le sien me font d'une certaine façon élargir le champ des
possibles. Comme si en fait ça développait une capacité d'agir que je ne soupçonnais pas. C'est très difficile de savoir pourquoi c 'est possible ou pas.Aussi je suis pas très d'accord avec
l'idée qu'il s'agit là d'une évangélisation (surtout parce que pour moi ce mot est particulièrement négatif) car je trouve en me fondant sur mon cas que certaines personnes peuvent avoir
besoin/aimer le fouet de certains mots et c'est précisément ça parfois pour certain-e-s qui fait tenir...Je sais par exemple que des écrits mettant plus en avant la compromission (que nous
faisons toutes et tous et qui est inévitables et pas "mal en soi") ont bien souvent le don de me déprimer...


 


C'est comme s'il y avait une capacité créatrice dans l'utopie de Lorde qui je pense n'est pas seulement due à son statut social, ou alors, il faudrait que je reconsidère plus ma position
comme étant priviliégiée et qui expliquerait qu'un féminisme de luxe me satisfasse lol (mais je t'avoue que je suis un peu sceptique quand à l'idée que ce type de volontarisme ne naitrait QUE
d'une position privilégiée. Que cela y participe, ou le redéfinisse ("le" = volontarisme) je suis d'accord, mais que cela en soi la source je ne pense pas.


 


Ceci dit je pense que c'est utile de dire aussi qu'il y a d'autres façon d'être (au sens d'être devenu-e-s) qui rentrent en conflit avec ce que Lorde dit.



Alix 21/10/2010 23:14



 


Oui, effectivement, tu as raison quand tu pointes le côté très personnel de ces lectures, de la réception de ces
textes. Je livre ici ma version des choses, et surtout la façon dont ces textes font écho en moi, résonnent (ou pas) avec ma sensibilité, mes doutes, mes questionnements, mes failles... donc je
comprends parfaitement quand tu écris que tu les lis et les reçois différemment – et je trouve ça super intéressant.


Et puis tu parles de que ce texte te fait – concrètement, émotionnellement... comme un médicament, il a des
effets, pratiques, concrets, il fait changer des choses chez toi – et pas seulement dans « tes idées », « ton savoir »... et ça je trouve ça vraiment important
aussi.





 



mebahel 26/09/2010 15:51


Me vient à l'idée que 'Erotic as a power' pourrait tout aussi bien être traduit par 'Le Désir comme pouvoir'.
En effet, désirer, et pas que sexuellement, mais la dynamique interne (très 'masculine'c'est le concept de libido, quoi) est la même:
pour une femme, désirer n'est pas évident, à moins que ce ne soit balisé par les rails de l'androcentrage.
En clair désirer le 'bon' objet qui ne donnera pas de sueurs froides au système,
et avec les 'bonnes' manières, spécifiquement féminines de douceur, d'humilité non revendicatrice et, surtout, attentiste au lieu de combattante.


Alix 27/09/2010 10:58



Oui... le penser comme ça rend les choses plus claires, et ouvre plein de portes de réflexion... Il faudrait presque relire son texte, avec le mot "désir" en tête ! (désirer = à la fois "vouloir"
(énergie, volonté, tension, énergie), et "pour soi" (petit égoïsme salvateur, cesser de s'anéantir, de se restreindre, de s'automutiler, mais développer un narcissisme d'empowerment...)) !! + la
dimension, comme tu l'écris, de combat !


YES !


merci !



Bader 03/09/2010 16:44


Intéressant compte-rendu d'un texte qui me fait penser aux innombrables "zen of X" où le X peut être blackness, hacker, manager etc. tous, ou presque, s'inscrivant dans la ligne américaine (pas
vraiment anglosaxonne) de textes esthétiques de transformation individuelle. C'est, à mon sens, un fond de la façon de prêcher protestante qui fait très évangélisation. En France on a du mal, au
delà de votre cas individuel, parce qu'il me semble qu'on a soigneusement compartimenter nos vies personnelles, familiales etc. et la vie publique politique. Il est presque indécent de parler de
spiritualité, d'esthétique etc. politiquement. Il me semble que cette différence révèle une plus grande intégration de la famille, au sens son assimilation, dans la société dominante.
Ce que tu qualifies de compromission, que j'ai compris comme : "je fais des choses dans ma vie personnelle privée que je condamne politiquement en publique et je résouds le conflit en disant que je
suis contrainte" me semble assez courant. Je veux dire, peux-t-on vraiment prêcher de se libérer de toute contrainte à la fois dans nos interactions individuelles et travailler à changer,
transformer, révolutionner le système ? Il me semble bien que l'accent sur l'un se fait quand même au détriment de l'autre...
Maintenant au lieu de rejeter complètement l'idée d'une nécessaire transformation individuelle, ne vaut-il pas peut-être tenter de l'analyser ? Nous ne pouvons plus faire comme si ça n'existait
plus. De plus en plus de gens se détournant de l'action politique pour toutes ces techniques sur soi comme dirait Foucault, du "développement personnel" à la religion en passant par l'érotisme de
Lorde.


Alix 07/09/2010 10:08



Merci pour ce comm. Effectivement, tout le champ des "techniques de tranformation de soi" mérite qu'on s'y intéresse, je suis d'accord... et le lien avec l'évangélisme fait sens.



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